Ton nouvel album, Les monstres, vient de sortir, comment te sens-tu ?
Je suis content, fier, même si je reste toujours très anxieux de savoir si j’ai bien fait. Je suis à moitié animé par l'envie de faire plaisir aux gens et le fait de me prouver ce dont je suis capable, donc la combinaison des deux est très anxiogène. Plus je vieillis, plus j’ai peur que quelqu’un vienne me dire : « Non mais t’as pas honte à 34 ans de sortir ça ? » [rires]. C’est terrible.
Dirais-tu que tu manques toujours de confiance en toi ?
J’ai confiance et je sais que l’album est beau. Mais il faut accepter – au-delà de la musique – qu'il est possible que des gens ne m'aiment pas. Déjà petit, savoir que quelqu’un à l'école ne m'aimait pas était difficile à vivre. Je trouvais qu’il avait systématiquement tort et qu'il passait à côté d'une expérience formidable [rires]. J'avais besoin de savoir pourquoi, comment, et à quelle heure il avait décidé que je n’étais pas intéressant. Et derrière, comme un bon masochiste, j'ai choisi un métier qui implique d'avoir un minimum de personnalité publique.
Ce disque arrive après trois ans de pause qui ont été charnières pour toi…
Oui, je suis devenu père. En construisant l’album, j'étais obsédé par l’idée de raconter ce qui ressemble vraiment à ma vie et ce n’est pas le flex infini : je suis surtout en train de faire des biberons.
Qu’est-ce que la paternité a changé pour toi ?
Tout. La paternité oblige à être moins égocentrique et m’a fait devenir une meilleure personne. Musicalement, avoir un enfant a provoqué chez moi l'urgence d'arrêter de souscrire à des idées avec lesquelles je ne suis pas en accord. Je réfléchis davantage à ce que je vais transmettre. Un enfant reproduit absolument tout ce que ses parents font, donc j’essaye de véhiculer le moins de merde possible. Je suis aussi devenu beaucoup plus sensible à un rap engagé, je n’ai jamais autant été giflé que maintenant par des rappeurs qui ont eu le ventre de porter leurs idées comme Kery James avec À l’ombre du show business ou Keny Arkana. Dire ce que je pense est devenu trop important, parce que le monde est dégueulasse, et que le pays est assujetti à des mouvements d’extrême droite trop violents.

© REBIBSHKI
Le très beau morceau, « Être une fille », s’inscrit dans cette lignée ?
C’est devenu impossible pour moi d’être dans un milieu où 90 % des rappeurs ont des propos misogynes et où il y a des agresseurs en toute impunité. Je ne m'y retrouve plus du tout. « Être une fille » ne devrait même pas être perçu comme un morceau militant tellement ce que je dis dedans est normal. Pourtant, je suis effaré de à quel point on a essayé de me dissuader de sortir ce morceau en me disant que j’allais offusquer des féministes, qu’on allait me reprocher de m’accaparer cette parole en tant que mâle blanc hétéro. Et peut-être que le morceau est ultra maladroit, et j’accepterais la foudre si c’est le cas, mais je préfère qu’il existe, que ce soit un coup d’épée dans l’eau, plutôt que de balayer le sujet comme si de rien n’était. Il y a un truc dont je suis sûr, c'est que si on faisait tous ça, on ferait quand même un petit pas en avant.
Dans le morceau, tu dis que toutes tes idoles étaient homophobes. Quand l’as-tu conscientisé ?
Quand j’avais 20 piges, je n’arrivais pas à réconcilier le fait que mes idoles soient complètement misogynes, homophobes, transphobes. J'ai des souvenirs de bipolarité totale en écoutant la Sexion d’Assaut dont j’étais fan absolu. Ils avaient une façon extrêmement précise, quasiment prophétique, de parler de mon Paris, des discriminations, du conflit de classe, mais au milieu de ça, il y avait un drop de phase homophobe complètement lunaire. J’ai espéré si fort que ma génération propose quelque chose de mieux, qu’elle soit un peu différente de celles d’avant… On ne l'a tellement pas été.
Pourquoi ne pas avoir évoqué le sujet plus tôt ?
Par manque de courage. On est énormément à avoir conscience du niveau de crasse de la misogynie et du patriarcat depuis très longtemps. Dès 2012, je savais qu’être une femme dans une soirée était difficile et que notre passivité à nous les hommes y participait. J'ai le souvenir qu'on en parlait, mais que c'était inimaginable de s’en faire la voix. Quand le phénomène MeToo est arrivé, j’ai eu un sentiment très fort de déclic, de me dire que c’était devant moi depuis tout ce temps. Pour que ça avance aujourd’hui, il faut dire qu'on est tous responsables. Ce n’est pas parce que tu n’as jamais agressé une femme que tu n’es pas concerné. Peut-être que quand je continue de discuter avec mon daron alors que ma mère débarrasse la table, je suis un des premiers vecteurs de tout le reste. Cela dit, c’est toujours plus facile de dire que de faire. Chaque victoire est dans les actes. Est-ce que je fais assez actuellement ? Sûrement pas et je ne veux surtout pas rentrer dans une posture naze de performative male.

© REBIBSHKI
Évoluer dans ce milieu avec ce positionnement implique forcément des responsabilités et des conséquences, notamment relationnelles…
Oui, et ce n’est pas comme si j’étais exempt de personnes accusées autour de moi. Je ne peux malheureusement pas réinventer ceux avec qui j’ai pu traîner. Mais j'ai fait ce que j'avais à faire à ce niveau-là de mon côté. C’est dur à vivre mais c’était trop décorrélé de mes valeurs. Si ce positionnement devait m’enterrer dans le milieu, ça enterrerait avec moi l’espoir qu'on puisse faire quelque chose d'intéressant avec cette discipline. Si je ne peux pas faire « Être une fille » en étant un rappeur français, j’en ai rien à foutre d'être un rappeur français.
Espères-tu que le morceau puisse encourager d’autres hommes à se positionner ?
Je crois que je suis plus préoccupé par le fait qu'ils arrêtent de dire de la merde, de banaliser l’objectification sexuelle des femmes et de faire d’elles des incarnations parfaites de tous les vices de l'humanité. Je me suis engueulé tellement de fois avec des rappeurs en leur disant que c’était claqué de dire tel ou tel truc. Parfois, j’écoute certains et je me dis : « Mais t’es juste un vilain, t’es tout nu là, rhabille toi ! » [rires].
Après avoir dit tout ça, comment on appréhende l’éducation d’un fils ?
Du mieux que je peux. C'est hyper dur, l'inégalité commence au moment de la grossesse de toute façon. J'essaye de moins lui mettre dans la tête les saloperies que mon père m’a transmises alors qu'il essayait déjà lui-même de faire mieux que son père. En tout cas, j'espère sincèrement que mon fils aura compris à quel point sa mère est une meilleure personne que son père. Il faut qu’on valorise ce que les femmes font, qu’on mette aussi en scène nos héroïnes. J'essaye d'être le plus super des papas et le plus super des compagnons, mais ce n'est même pas à moi de dire si je fais ce qu’il faut ou pas. Ce sont les femmes qui doivent trancher et si on ne convient pas, on dégage.

© REBIBSHKI
L’injustice semble te crisper encore plus depuis que tu as un enfant. Tu n’as pas peur de la méchanceté des autres enfants envers le tien ?
Tu ne peux même pas imaginer ce qui te traverse l'esprit la première fois que ton gamin revient de la crèche et qu'il te dit que quelqu’un lui a dit qu’il n’était pas beau. Le niveau d'envie d'incendier la terre est dingue. En plus, comme tous les parents, je considère que mon fils est un être supérieur. Je me rends compte d’à quel point on était monstrueux les uns envers les autres dans la cour de récré. Mais il faut apprendre à relativiser parce qu’on ne peut pas tout contrôler.
Ton album s’appelle Les monstres. Comment faire pour éviter de transmettre ses propres monstres à son enfant ?
Je crois qu’il ne faut pas se croire plus malin qu’eux. C'est une folie de penser qu’on ne va pas infuser nos défauts et nos peurs à nos enfants. Par exemple, j'adorerais qu’il soit capable de se déplacer dans le noir sans crainte, parce que moi - et ce n'est pas très rap - je n’aime pas le noir complet [rires]. Je peux me retenir assez longtemps d'aller aux toilettes si je n’ai pas mon téléphone avec moi. J’ai des souvenirs de jeunesse où je faisais du graffiti avec des potes dans une usine désaffectée à 2 h du matin. Pour rire, ils ont éteint la lumière et ça m’a mis dans un mal profond.
Quels sont les autres monstres qui t’habitent ?
Je me débats contre mon propre cynisme, celui d'avoir la chance de faire de la musique dans la vie mais de passer une journée entière mécontent de ne pas avoir fait les statistiques que je voulais. Je rêverais d'avoir la sagesse de m'en débarrasser. L’éternelle insatisfaction fait partie de mes monstres.

© Tenzin
Ta pochette d’album, capturée par Tenzin, met en scène des enfants. Es-tu nostalgique de ton enfance ?
Je suis honorée que cette photo soit la pochette de mon album, je la trouve presque plus puissante que mon disque. Concernant mon enfance, j'essaye de ne pas en être nostalgique. Si on se laisse dévorer par ce sentiment, ce qui est d'avant sera toujours plus beau. La meilleure journée que t'as passée avec ton meilleur pote où t'étais en synchronicité totale, tu ne te souviens pas des moustiques qui faisaient chier, du Fanta qui avait plus de bulles, du chewing-gum collé sous ta tong gauche, ou de t’être fait chier dessus par un pigeon… J’essaye d’être un artiste du présent.
Tu as invité Asfar Shamsi sur ton disque, qui était aussi présente à ton Grünt. Comment perçois-tu sa musique ?
Ce qu’elle incarne est absolument rayonnant, elle écrit trop bien. Il y a très peu d'artistes qui ont dit des choses qui ressemblaient autant à ma vie. Le niveau auquel sa musique me touche me fait un effet proche de la musique de Népal. Tous mes invités sur cet album sont mes super-héros. Avoir Jazzy Bazz était un rêve de gamin. Je l’ai regardé rapper plus jeune en pensant qu’il ne me donnerait jamais l’heure.
Tu feras ta première Cigale en décembre prochain, comment appréhendes-tu cette date ?
Je suis tellement fier. Le chemin parcouru était inimaginable, j’ai vu passer tous mes artistes préférés dans cette salle. Je me disais déjà ça pour mes deux maroquineries complètes. Mon live goal, ce sera l'Olympia, après je peux mourir. De toute façon, toutes les salles après l’Olympia sonnent mal acoustiquement [rires].