D’où vient votre engagement respectif pour la Palestine ?
Shadia : Je suis d’origine palestinienne, mon père a vu les sionistes arriver dans son village pendant la Nakba et sa famille a été dispersée un peu partout. Enfant, j’ai commencé à chanter dans les manifestations pour la Palestine à Londres.
Vers 17-18 ans, j’ai rejoint le groupe Arap et mon premier morceau était un feat avec Eslam Jawaad, intitulé « Beirut », sorti en 2003. Je devais chanter le refrain, mais ce n’était pas suffisant pour parler de la guerre civile libanaise et du rôle d’Israël dans la région, alors j’ai demandé à poser un couplet. Le rap a amplifié ma voix et mon message. Ç’a été un moment extrêmement important dans mon parcours car j’ai par la suite appris à lire et à écrire l’arabe.
Je ne voulais absolument pas rapper en anglais, la langue de l’impérialisme, surtout que c’était la guerre en Afghanistan et le début de l’invasion de l’Irak. Maîtriser la langue était un positionnement politique, je devais me connecter au reste du monde arabe.
Médine : De mon côté, j’ai grandi au Havre, une ville profondément ouvrière, dans les quartiers populaires, pas loin du port. Géographiquement, le centre-ville est proche de la mer et des plages, tandis que les quartiers populaires sont dans le Nord de la ville, séparés par un tunnel ; ça image bien la conscience de classe qui nous irradie très tôt.
Je deviens un jeune adulte au moment des attentats du 11 septembre 2001, ce qui charrie énormément de sujets chez moi. Ma musique est intrinsèquement engagée parce que j’ai de facto fait l’expérience du mépris de classe et du racisme. C’est une période très charnière dans ma carrière, mon premier album s’intitule 11 septembre, récit du 11ème jour.
Shadia : Le 11 septembre a été le summum de l’islamophobie et le début d’un sentiment anti-musulman à travers le monde entier.
Médine : Concernant la Palestine, je n’ai pas grandi en étant sensibilisé au combat, je me suis politisé moi-même au lycée, puis en fréquentant les mosquées. Je remercie mes coreligionnaires parce que j’aurais pu passer à côté de tout un pan de la lutte décoloniale. De façon générale, la communauté musulmane est très solidaire du peuple palestinien.

© Pierre Daschier
Dans ce premier album que tu mentionnes, il y a un morceau qui traite de la Palestine : « Enfant du destin (David) ».
M : À sa sortie en 2004, on est en pleine seconde Intifada et beaucoup d’événements s’étaient passés en Palestine. Je décide donc de parler de colonisation, d’apartheid, de nettoyage ethnique et de génocide, déjà en 2004. Mettre le récit de la Nakba dans la bouche d’un jeune Israélien qui est un dommage collatéral de cette guerre était une manière de se solidariser avec toutes les voix qui dénoncent ces sujets. Nous devons trouver des alliés partout pour mieux combattre le régime colonial d’Israël.
Shadia, comment ton lien avec la Palestine et ta connaissance sur le sujet ont-ils évolué ?
S : Petite, j’y allais souvent. On vient de la « Palestine de 48 » – je n’aime pas ce terme, je le rejette –, ce sont les territoires qui se sont retrouvés à l’intérieur des frontières d’Israël après la guerre de 1948. En tant que communistes révolutionnaires, mes parents ne se sont jamais identifiés comme israéliens. En y voyageant, j’ai découvert la réalité de ces Palestiniens qui doivent cohabiter avec leurs colonisateurs, en étant au plus bas de la pyramide raciale.
Vers 2005, j’ai commencé à me déplacer dans tout l’espace palestinien en qualité d’artiste et dans les camps de réfugiés, et j’ai constaté des nuances dans le récit national. Résistants armés, militants de différents fronts de libération, ceux qui ne croient pas à la libération armée : tous les citoyens ne parlent pas de la même voix, même s’ils scandent tous « Free Palestine », notamment due à l’autorité palestinienne mise là par la CIA.
Ce sont les méthodes habituelles des forces impérialistes d’aller se mêler de ce qui se passe au sein des mouvements de libération : diviser pour mieux régner. Et surtout, l’autorité palestinienne accepte de coopérer sécuritairement avec Israël pour se maintenir au pouvoir. Elle lui fournit donc des informations pour rentrer dans l’espace palestinien et arrêter ou assassiner des activistes. Quelque part, on combat une occupation dans l’occupation.