Dans son numéro d’octobre 2025, Rolling Stone Italia a titré : « La meilleure rappeuse d’Italie est suisse ». Comment perçois-tu ce nouveau titre ?
Quand on m’a dit qu’ils voulaient écrire ça, j’ai répondu : « Les gars, calmez-vous [rires] ! » Je ne pense pas que ce soit vrai, en tout cas pas maintenant. C’est encore un objectif pour moi de devenir la meilleure, même si je suis évidemment reconnaissante. Je crois que c’est quelque chose qui doit s’inscrire naturellement, sans avoir besoin d’un titre. Il faut juste prouver !
Comment as-tu commencé le rap ?
J’ai débuté pendant le confinement. Je n’avais jamais eu le courage d’en faire avant parce que je viens d’une toute petite ville suisse, Lugano, où tu as l’impression que tout le monde te juge. C’est un environnement très fermé d’esprit. Et puis finalement, j’ai commencé à écrire et à enregistrer tous mes premiers morceaux avec des écouteurs sur mon téléphone avant de les poster sur Instagram. Ça a bien marché, et me voilà [rires] ! Dès le début, j’ai su que je voulais faire du rap mon métier. Je suis quelqu’un d’entier, donc c’est tout ou rien. Je venais de finir le lycée, je ne savais pas quoi faire de ma vie ni quelle université choisir... et quand j’en parlais avec des adultes, on me disait : « Fais ce que tu aimes, sinon tu le regretteras. »
Quel·les ont été les premier·ères rappeur·ses que tu as écouté·es ?
Le tout premier, c’est Fabri Fibra qui a popularisé le rap en Italie. Un camarade de primaire l’écoutait beaucoup et m’a fait découvrir son titre « Tranne Te » avec le clip qui regroupait toute l’esthétique hip-hop, BMX et breakdance. Ça a été un déclic. Côté rap international, j’écoutais surtout J. Cole et The Notorious B.I.G. Grâce à eux, un monde entier s’est ouvert à moi. Mac Miller reste mon rappeur préféré, il avait une vulnérabilité et une sensibilité rares. Il a toujours été très honnête, même sur des choses pas très « jolies » à dire. Et je trouve ça magnifique !

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Tu as sorti ton premier album, Pixel, le 9 octobre dernier. Comment décrirais-tu ce projet ?
Le disque est divisé en deux parties. La première est plus rap, la seconde a des sonorités UK garage et expérimentales. Il y a même un morceau piano-voix. Je l’ai appelé Pixel parce que cet album est un mélange de mes influences.
Entre tes premiers projets et cet album, ton écriture a-t-elle évolué ?
Au début, j’étais très technique. Je faisais des jeux de mots, des doubles rimes et des placements complexes, un peu à la Lesram. Mais j’ai compris avec le temps que ce n’était pas ce qui me correspondait le plus. Lui le fait naturellement, tandis que moi, c’était plus artificiel. Alors j’ai cherché à être plus spontanée. Même si la rime n’est pas parfaite, au moins, elle est sincère.
À quoi correspond « 091 », le nom du sixième morceau de la tracklist ?
C’est l’indicatif téléphonique du Tessin, la région italophone de la Suisse. On n’est ni vraiment italiens ni totalement suisses. À Zurich, par exemple, personne ne nous connaît. « 091 » renvoie à tout ça : le lac, les soirées durant lesquelles on s’ennuie parce qu’il n’y a pas de bars, la débrouille dans la morosité provinciale, des liens sincères... Cet environnement m’a obligée à développer mon imagination.

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Vivre de sa musique au Tessin, c’est possible ?
En Suisse, oui, mais pas au Tessin. Lugano est la plus grande ville de la région et elle compte seulement 60 000 habitants. C’est minuscule. Il n’y a pas beaucoup de travail et encore moins dans l’art. La population est très âgée, et un genre comme le rap ne peut pas vraiment fonctionner. Il y a une seule salle pour faire des concerts avec 400 places. Je l’ai remplie l’année dernière, donc je n’ai plus d’endroit où jouer. Pour passer un cap, tu dois forcément partir. C’est pareil pour la scène suisse francophone.
Y a-t-il d’autres rappeur·ses dans ta région ?
En ce moment, je suis la seule qui sort des projets régulièrement. Certains ont énormément de talent mais restent amateurs parce qu’ils n’ont pas la détermination de prendre le rap au sérieux. Beaucoup n’essaient même pas, par peur d’échouer. Je tente toujours de les encourager mais la mentalité provinciale est très fermée. De mon côté, je me suis inspirée de Mattak, qui a fait plus que n’importe quel autre rappeur du Tessin. Quand j’ai découvert qu’il venait de la même région que moi, ça m’a donné de l’espoir.
Où vis-tu en ce moment ?
Je vis en Suisse pour l’instant, mais je pense m’installer à Milan. En attendant, j’habite littéralement dans la montagne. Je suis née et j’ai grandi dans un village de 300 habitants à 700 mètres d’altitude, au milieu des bois. Le genre d’endroit dans lequel une vieille te regarde par la fenêtre [rires]. Si le soir je veux aller faire des courses, je dois prendre la voiture pendant au moins une demi-heure. C’est magnifique, mais très isolé.

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En France, le rap suisse francophone a une belle audience. Est-ce que tu en connais certain·es ?
Je connais Mairo, Varnish La Piscine et Slimka. Ils sont incroyables. J’aimerais beaucoup collaborer avec Varnish, qui est une référence en Suisse. Je l’ai énormément écouté et je suis allée voir l’un de ses concerts à Genève qui était l’un des plus beaux auxquels j’aie jamais assisté. Récemment, il a fait une publicité pour Migros [l’équivalent de Carrefour en Suisse] avec une direction artistique de fou. Il y a aussi quatre artistes de Lausanne avec qui je suis pote. Ils ont un collectif qui s’appelle 247 : Tom D., Beka, Yakary et Ehro. Ils sont très forts !
Sur Pixel, tu as un morceau avec le rappeur français NeS. Comment la connexion s’est-elle faite ?
Je l’ai découvert avec le clip de son titre « TOPAZ ». Le visuel était incroyable et tous les détails étaient hyper-soignés. Ensuite, j’ai découvert « KILLCAM », puis tout l’album. On était fous de ce morceau avec mon frère. Je me suis demandé pourquoi on n’avait pas ce niveau-là en Italie ! Et un jour, mon label m’a proposé une session à Milan avec NeS et LILCHICK. D’habitude, j’ai du mal à écrire en studio car je ressens de la pression, mais il y avait une vraie vibe. Je suis contente qu’il ait accepté le featuring parce que ce n’est jamais évident de dire oui à une collaboration en italien.
Quel·les autres artistes francophones écoutes-tu ?
J’ai écouté l’album d’Ino Casablanca que j’ai vu en live à Bruxelles au Fifty Lab Festival. Je pense aussi à Mandyspie en ce moment avec « DRAMAQUEENCERTIF » et «FRENCHTOUCH», deux morceaux qui tournent en boucle chez moi. Récemment, j’ai découvert « Sade » et « Mathématiques » de H JeuneCrack. J’aime également Jul, Jazzy Bazz, et si je me permets de rêver encore plus grand, je voudrais faire de la musique avec Theodora.

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Quel rappeur italien aimerais-tu présenter au public francophone ?
Sayf, mon rappeur italien préféré ! C’est l’un de mes amis, il est génois et tunisien. On a deux morceaux ensemble. Son écriture est incroyable, il a des sonorités très arabes et ce mélange est extrêmement puissant. Il a explosé cette année et je pense qu’il pourrait beaucoup plaire au public francophone, d’autant plus qu’il parle français et qu’il intègre cet imaginaire dans ses textes.
Quels souvenirs gardes-tu de tes concerts à Paris ?
J’ai récemment joué à Paris, le 13 novembre, au FGO Barbara, mais mon premier vrai concert était à La Boule Noire. Je pensais qu’il n’y aurait que des Italiens dans la salle, mais il y avait aussi des Français. Je crois que pour eux, c’était un peu comme quand tu écoutes une chanson de Katy Perry : tu ne comprends pas les paroles, mais tu essaies quand même de chanter des mots qui y ressemblent pour ressentir la vibe [rires]. C’était trop cool.
Quelle est la prochaine étape que tu aimerais franchir ?
J’ai envie de faire des choses plus artistiques, et surtout de développer un imaginaire à 360° : visuels, dessins, concept global... Je veux expérimenter davantage et innover toujours plus !
Versione Italiana
Ele A : "Anche se la rima non è perfetta, almeno è sincera"
Se la Francia conosce bene la penna di Ginevra, molto meno nota è quella che arriva dalla Svizzera italiana. Il Ticino, le sue montagne, il lago, e una scena rap che ha trovato in Ele A una delle sue voci più fiere. Con Pixel, uscito il 9 ottobre 2025, l’artista consegna frammenti intimi di sé e incrocia il microfono con il francese NeS in una collaborazione che attraversa i confini. In Italia si è imposta come una tecnica impeccabile, ma non ha mai avuto bisogno di Milano per pensare in grande. Da Lugano, la sua città natale, costruisce un immaginario personale, in equilibrio tra rap frontale e sperimentazione dichiarata. Mosaïque ha incontrato una delle promesse più solide della nuova scena italiana, già capace di convincere anche i suoi pionieri.
Nel suo numero d’ottobre 2025 Rolling Stone Italia ha titolato : “La migliore rapper d’Italia è svizzera”. Come percepisci questo nuovo titolo ?
Quando mi hanno detto che volevano scrivere così ho risposto: “Ragazzi, calma [ride]”. Non penso sia vero, almeno non adesso. Per me diventare la migliore è ancora un obiettivo. Ovviamente sono grata, ma credo che certe cose debbano succedere in modo naturale, senza bisogno di etichette. Bisogna solo dimostrarlo !
Come hai iniziato il rap ?
Ho iniziato durante il lockdown. Prima non avevo mai avuto il coraggio, perché vengo da una città piccola come Lugano, dove sembra che tutti ti giudichino. È un ambiente abbastanza chiuso. Poi ho cominciato a scrivere e a registrare i primi pezzi con le cuffiette, direttamente dal telefono, e li caricavo su Instagram. È andata bene… ed eccomi qua [ride]. Fin dall’inizio sapevo che volevo farne un lavoro. Sono una persona così : o tutto o niente. Avevo appena finito il liceo, non sapevo che università scegliere né cosa fare della mia vita. E quando ne parlavo con gli adulti mi dicevano: “Fai quello che ti piace, sennò te ne penti ”.
Quali sono stati i primi rapper che hai ascoltato?
il primissimo rapper che ho sentito in vita mia è stato Fabri Fibra. È quello che ha reso il rap popolare in Italia. Un compagno delle elementari lo ascoltava sempre e mi ha fatto scoprire “Tranne Te”, con quel video pieno di estetica hip hop, BMX e breakdance. Per me è stato un vero click. A livello internazionale ascoltavo soprattutto J. Cole e The Notorious B.I.G. Con loro si è aperto un mondo. Mac Miller però resta il mio preferito. Aveva una vulnerabilità e una sensibilità rare. È sempre stato onesto, anche su cose non proprio “belle” da dire. E questa cosa per me è bellissima.

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Hai pubblicato il tuo primo album, Pixel , il 9 ottobre scorso. Come descriveresti questo progetto?
L’album è diviso in due parti La prima è più rap, la seconda ha sonorità UK garage e più sperimentali. C’è anche un pezzo solo piano-voce. L’ho chiamato Pixel perché rappresenta un mix di tutte le mie influenze.
Tra i tuoi primi progetti e quest’album, la tua scrittura è cambiata?
All’inizio ero molto tecnica. Facevo tanti giochi di parole, doppie rime, incastri complessi, un po’ nelle stile di Lesram [rapper francese]. Poi però ho capito che non era la cosa più naturale per me. Lui lo fa in modo spontaneo, io invece lo sentivo più costruito. Così ho cercato di essere più libera. Anche se la rima non è perfetta, almeno è sincera.
A cosa si riferisce “091”, il sesto brano della tracklist?
È il prefisso telefonico del Ticino, la regione italofona della Svizzera. Non siamo né completamente italiani neanche svizzeri. a Zurigo non ci conosce minimamente. “091” parla di questo: il lago, le serate in cui ti annoi perché non c’è niente da fare, l’arrangiarsi in una realtà un po’ provinciale, i legami veri… Crescere lì mi ha obbligata a sviluppare l’immaginazione.

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Vivere della propria musica in Ticino è possibile?
In Svizzera sì. In Ticino no. Lugano è la città più grande della regione e ha solo 60 mila abitanti. È piccolissima. C’è poco lavoro, e ancora meno nell’arte. La popolazione è molto anziana e un genere come il rap fa fatica a funzionare. C’è una sola sala da 400 posti per fare concerti. L’anno scorso l’ho riempita. Quindi adesso non ho più dove suonare. Se vuoi fare un salto, devi andare via. Lo stesso vale per la scena svizzera francofona.
Ci sono altri rapper nella tua regione?
In questo momento sono l’unica che pubblica progetti con continuità. Ci sono persone con tantissimo talento, ma restano a livello amatoriale perché non hanno la determinazione di prendere il rap sul serio.Molti non ci provano nemmeno, per paura di fallire. Cerco sempre di motivarli, ma la mentalità qui è abbastanza chiusa. Personalmente mi sono ispirata a Mattak. Ha fatto più di chiunque altro per il rap in Ticino. Quando ho scoperto che veniva dalla mia stessa zona mi ha dato speranza.
Dove vivi adesso?
Per ora vivo in Svizzera, ma sto pensando di spostarmi a Milano. Intanto abito letteralmente in montagna. Sono nata e cresciuta in un villaggio di 300 abitanti a 700 metri d’altitudine, in mezzo ai boschi. Il classico posto dove la vecchia ti guarda dalla finestra [ride]. Se la sera voglio andare a fare la spesa devo fare almeno mezz’ora di macchina. È bellissimo, ma molto isolato.

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In Francia, il rap svizzero francofono ha una bella audience. Ne conosci qualcuno?
Ascolto Mairo, Varnish La Piscine e Slimka. Sono fortissimi. Mi piacerebbe molto collaborare con Varnish, per me è un punto di riferimento in Svizzera. L’ho ascoltato tantissimo e sono andata a un suo concerto a Ginevra: uno dei più belli che abbia mai visto. Di recente ha fatto una pubblicità per Migros [supermercato svizzero] con una direzione artistica pazzesca. Poi ci sono quattro ragazzi di Losanna con cui sono amica. Hanno un collettivo che si chiama 247 : Tom D., Beka, Yakary e Ehro. Sono davvero forti.
Su Pixel, hai un brano con il rapper francese NeS. Come è nata la collaborazione?
L’ho scoperto con il video di “TOPAZ”. Il visual era incredibile, tutto super curato nei dettagli. Poi ho ascoltato “KILLCAM” e dopo tutto l’album. Con mio fratello eravamo fissati con quel pezzo. Mi chiedevo perché in Italia non avessimo ancora quel livello lì. Un giorno il mio label mi ha proposto una sessione a Milano con NeS e LILCHICK. Di solito faccio fatica a scrivere in studio perché sento pressione, ma lì c’era una bella energia. Sono contenta che abbia accettato il feat, perché non è scontato dire sì a una collaborazione in italiano.
Quali altri artisti francofoni ascolti?
Ho ascoltato l’album di Ino Casablanca, l’ho visto live a Bruxelles al Fifty Lab Festival. In questo periodo sto ascoltando molto Mandyspie, soprattutto “DRAMAQUEENCERTIF” e “FRENCHTOUCH”. Mi girano in loop a casa. Di recente ho scoperto “Sade” e “Mathématiques” di HJeuneCrack. Mi piacciono anche Jul e Jazzy Bazz. E se posso sognare ancora più in grande, mi piacerebbe fare musica con Theodora.

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Quale rapper italiano vorresti far conoscere al pubblico francofono?
Sayf, il mio rapper italiano preferito ! È un mio amico, è di Genova ed è tunisino. Abbiamo due pezzi insieme. Scrive in modo incredibile, usa sonorità molto arabe e questo mix è potentissimo. Quest’anno è esploso e secondo me potrebbe piacere molto anche al pubblico francofono. Parla francese e quell’immaginario entra anche nei suoi testi.
Quali ricordi hai dei tuoi concerti a Parigi?
Ho suonato a Parigi il 13 novembre al FGO Barbara, ma il primo vero concerto lì è stato alla Boule Noire. Pensavo che in sala ci sarebbero stati solo italiani, invece c’erano anche tanti francesi. Per loro credo fosse un po’ come quando ascolti una canzone di Katy Perry: magari non capisci le parole, ma provi comunque a cantare qualcosa che ci assomiglia per sentire la vibe [ride]. È stato davvero bellissimo.
Qual è il prossimo passo che vorresti fare?
Vorrei fare cose ancora più artistiche e costruire un immaginario a 360 gradi: visual, disegni, un concept completo. Voglio sperimentare di più e continuare a innovare.
Intervista raccolta da Imane Yogo Njee
Fotografato da Lia Goarand
Trucata da comme.un.vendredi
Tradotto da Imane Yogo Njee