Pourquoi on se retrouve au Café La Pêche à Montreuil ?
Souffrance : C’est le dojo, l’école du rap. Il faut toujours revenir à la base. Plus jeunes, on s’y réunissait pour rapper le soir. Et en 2022, j’ai vu 2L pour la première fois en concert ici. Je me rappelle qu’elle disait : « Force aux Femen. » Comment elle envoie sur scène, la confrontation au public... j’ai revu les bases du hip-hop en elle. Après sa prestation, on a discuté ensemble.
2L, quelle vision avais tu de Souffrance en tant que simple auditrice ?
2L : Je connaissais L’uZine, et en 2022, tout le monde parlait de Souffrance. J’aime sa technique, son discours et sa posture. Il est capable de dire : « Je vous baise tous et je suis le meilleur », mais il l’exprime différemment, de façon très imagée. Ce qui manque dans le rap, c’est l’originalité du discours.
Il y a deux ans, tu as rejoint le label Hall26 Records, cogéré par Souffrance. Elle représentait quoi, cette signature pour vous deux ?
2L: Je ne me suis jamais dit que je rêvais de signer, mais j’ai pris cette transition au sérieux. Au-delà du financier, il s’agit surtout de s’engager auprès de personnes avec qui tu vas bosser pour produire la meilleure musique possible. Ce n’est pas rien.
S. : Pour nous, 2L était un engagement fort parce qu’elle est la première artiste qu’on signe. Pendant un ou deux ans, on a longuement discuté avant de contractualiser et j’ai vu une grande évolution dans son écriture. Une détermination, une vraie capacité de travail, un discours sensé. Ce qu’elle dit dans ses textes, elle peut te l’expliquer en interview. Elle a aussi une nonchalance naturelle, un certain charisme, une aura. Quand on la signe, elle n’a que quelques centaines d’auditeurs mensuels. Finalement, on est dans la course et on est très contents.

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Comment se passe votre collaboration ?
S. : Je m’investis naturellement, je donne un avis sincère sur sa musique et je m’assure qu’elle ait un entourage de professionnels sains. Le seul problème avec 2L, c’est qu’il faut la suivre.
2L : Ma mère me dit pareil, c’est dingue [rires].
S. : Tu l’appelles, elle te dit qu’elle est en studio avec un tel. Mais t’es en studio avec qui ? Tu fais quoi ? On ne comprend rien [rires] ! Il y a des labels qui galèrent pour faire écrire leurs artistes ; nous, on galère juste à suivre ce qu’elle fait parce qu’elle a sa direction, et elle fonce, ce qui est bien.
2L : J’ai une capacité à faire beaucoup de trucs, sans que ça me mine. Je refuse très rarement des choses. Avec tout ce qui se passe en ce moment, je suis beaucoup sollicitée. Pour certains, le studio est un vrai travail, mais pour moi, ce n’est pas du tout une souffrance, j’ai de la chance.
Ce qui vous rapproche, c’est également l’Île de France. Montreuil pour toi, Souffrance, Paris pour toi, 2L. C’est important pour vous de représenter d’où vous venez ?
2L : Je trouve intéressant de continuer de le revendiquer. Il faut pouvoir dire que les quartiers que certains viennent habiter étaient déjà peuplés par des personnes pas très riches qui existent et qui sont capables de s’exprimer.
S. : C’est important parce qu’on incarne aussi une classe sociale, des valeurs, un vécu. Pendant mes tournées, j’ai capté que des mecs qui vivent dans des patelins de 40 habitants se retrouvaient dans ce que j’ai pu traverser. Je dois également quelque chose à la ville de Montreuil qui m’a fait naître artistiquement.
2L : La façon dont tu parles, la gueule que tu as, ton discours... tout représente quelque chose. Même moi, que je le veuille ou non, ça fait plaisir à tout un tas de gens de voir une femme s’exprimer.
Vous prônez un rap libre, centré sur le texte. Cherchez-vous à être à contre-courant d’une industrie qui tend à lisser sa proposition ?
2L : Ce côté engagé vient d’un amour du rap et de la punchline qui peut même se désolidariser du fond. Tu peux tenir un propos dit de gauche, mais l’écrire juste parce que la phrase est trop stylée. Maintenant, est-ce que cette proposition peut être mainstream ? Je ne sais pas.
S. : Est-ce que le mainstream existe vraiment encore ? Est-ce qu’aujourd’hui un artiste est capable de mettre tout le monde d’accord comme à l’époque ? Actuellement, le rap français est rempli de niches qui font vivre des artistes tout en restant en accord avec eux-mêmes. Nous ne sommes plus à l’époque de Yannick où il faut faire « Ces soirées-là » pour espérer vivre de la musique. Je suis attaché au discours, mais je suis sûr qu’un texte engagé, en demeurant musical, peut devenir un tube mainstream.
Vous partagez aussi un amour des mots. Un·e rappeur·euse se doit d’être lyriciste et technique ?
S. : Le flow est plus important que l’écriture. Tu as beau être le meilleur technicien que tu veux, si ton flow est éclaté, tu resteras un mauvais rappeur. J’écoute des rappeurs américains sans rien comprendre à ce qu’ils me racontent et je les trouve trop forts.
2L : Je suis complètement d’accord. Mais s’il n’y a pas de paroles, dans la durée, ce sera compliqué. J’ajouterai aussi une posture : tu fais le mec stylé, mais comment ?
S. : Par exemple, une punchline n’est pas forcément technique. Quand Koba LaD arrive et dit : « J’paie tout avec une pub », je me prends l’énergie ! Pareil quand Gradur lance : « Des millions d’morts à l’est du Congo, personne n’en parle », je ne savais pas que c’était le cas. Où est la technique dans cette punchline ? Elle n’existe pas mais ça reste une phrase marquante, c’est ce qui compte. Quand tu écoutes du rap, tu dois te prendre deux ou trois gifles.
À l’approche de la présidentielle en 2027, comment vivez vous le risque que représente l’extrême droite ?
2L : C’est la merde. On ressent déjà le danger avec l’histoire de Sniper [la région Grand Est a suspendu provisoirement les subventions du Festival Le Jardin du Michel pour avoir programmé le duo]. Je suis passée sur CNews alors que je n’ai rien dit de fou, le Gouvernement a tenté de retoucher au statut d’intermittent, les petites salles essayent de survivre... Si les SMAC n’ont plus de moyens, elles ne pourront plus rémunérer les artistes qui vivent grâce à elles.
Pourquoi, et surtout dans un tel contexte politique, est-il important d’affirmer ses positions ?
2L : Je me dis que je ne peux pas les laisser faire sans rien dire.
S. : Il y a une pression de l’extrême droite parce que le rap propose un discours, des images et des représentations qui ne lui plaisent pas... Mais je pense qu’il faut affirmer ses propos peu importe le contexte politique. Dans certains pays, les rappeurs sont incarcérés, mais en France, on a encore notre liberté d’expression.

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Souffrance, à l’instar de 2L, aurais-tu participé à Nouvelle école en tant que rookie ?
S. : Je n’aime pas les caméras. Mais si j’étais un rookie, je sais que j’aurais dû le faire. C’est la plateforme qui peut apporter le plus de visibilité d’un seul coup, sans même devoir arriver en finale. Le montage, le côté téléréalité, savoir gérer ses émotions... plein d’aspects peuvent être risqués. C’est à double tranchant, mais les rencontres professionnelles peuvent être intéressantes, notamment avec les gros beatmakers. Quand il a été question que 2L rejoigne le casting, je lui ai dit la même chose. Il y a des avantages et des inconvénients, il faut être prêt psychologiquement.
2L : Ça a quand même été une longue réflexion pour moi, notamment parce que l’émission a été très critiquée, ce que je peux comprendre. Les auditeurs et amoureux de rap attendent que Nouvelle école mette en avant de la super technique. En réalité, tout est beaucoup plus centré sur l’émotion, sur la pression que subissent les candidats. Entrer dans le programme est un choix que j’ai fait pour ma musique. Il faut juste être prêt à envoyer du steak après pour ne pas avoir gagné toute cette visibilité pour rien.
As-tu été frustrée artistiquement ou en matière de propos pendant le tournage ?
2L : Je suis trop contente des morceaux qui en sont sortis et de les avoir laissés vivre. Lors du tournage, je ne me suis pas laissée faire. Les caméras veulent des réponses courtes, percutantes, où tu reprends des questions comme : « Est-ce que t’as la dalle [rires] ? ». Il faut avoir les épaules pour leur dire que ma pensée fait plus de deux mots, et qu’on doit me laisser parler.
Ce que Nouvelle école fait plutôt bien, c’est la parité. Comment expliquer que Netflix fait mieux que l’industrie musicale ou les médias sur le sujet ?
2L : Parce qu’ils ne sont pas là pour faire percer les artistes. Netflix n’en a rien à faire que tu streames ou pas. Ils veulent un visage, un personnage, une représentation. Même s’ils laissent des femmes s’exprimer, cela ne change pas le fait que ces dernières sont encore bloquées par tout un tas de biais. En France, on n’arrive toujours pas à concevoir une femme dans une posture de rappeuse, il y a un manque cruel d’imaginaire là-dessus. Tout cela rend l’industrie fébrile, tandis que la télé, consciente de ce manque, sait que tout le monde est content de regarder des femmes rapper.
Alors, comment conjurer le mauvais sort ?
2L : Il faut multiplier les occasions, et surtout essayer de lutter contre notre envie de comparer les artistes. Laissons une pluralité de femmes exister. Arrêtons de chercher en elles la copie d’une ancienne rappeuse qu’on a aimée. Si on faisait pareil avec les mecs, on n’écouterait personne.
S. : Le rap féminin n’existe pas, il n’y a que des rappeuses et des rappeurs. T’as le niveau ou t’as pas le niveau, c’est tout. Et oui, en tant que femme dans l’industrie, il peut t’arriver des choses qui n’arrivent pas aux hommes. Beaucoup peuvent se retrouver en studio avec des gars qui sont là pour les mauvaises raisons. Je prends conscience que c’est plus compliqué pour elles.
Quelle est la suite pour vous deux ? Un featuring ?
2L: Un jour. On ne va pas se porter l’œil.
S. : Bien sûr, inchallah. Il arrivera, c’est sûr. Pour l’instant, on est focus sur le nouvel EP de 2L, Aria, qui est sorti le 20 février. On l’a travaillé ensemble, j’aime le mood qui en ressort. Il présente des nouvelles facettes tout en restant fidèle à qui elle est. Le projet raconte aussi son histoire : il y a des beatmakers dessus qui sont ses potes depuis le collège. Je valide à 100 %.