Ezek : « Je me bats pour les droits de mon Afrique »

  • Propos recueillis par Imane Yogo Njee
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Bienvenue dans le train le plus « ghetto mais chic » de France. À bord : de la rumba congolaise aux sonorités trap et du bouyon à la ballroom. Ezek ne choisit pas, elle mélange. Après avoir fait danser Yardland sur « AFRIKAN BADDEST BITCH », transformé « HUSTLER(CUI) » en hymne TikTok et aujourd’hui embarquée dans « Nouvelle école », l’artiste argenteuillaise continue de construire un univers à son image : afro-diasporique, queer, futuriste et surtout impossible à mettre dans une case. Ezek soigne autant ce qu’elle donne à voir – ses looks vintage, son goût pour l’androgynie – que ce qu’elle donne à entendre. Engagée et ouvertement anticolonialiste, elle revendique aussi une musique comme un espace où son héritage africain, son identité et ses convictions peuvent cohabiter sans demander la permission.

Les premiers épisodes de la saison 5 de Nouvelle école viennent de sortir. Tu es l’une des candidates : pourquoi avoir choisi de participer ?

Pour la visibilité ! J’étais assez sceptique au début, mais le pour l’a emporté. D’un point de vue culturel, il faut prendre du recul sur la place de Nouvelle école, mais en tant qu’artiste émergente et indépendante, qui veut vivre de sa musique, je veux convertir tous les viewers en auditeurs. Peu importe comment ça se termine, le but, c’est de bénéficier de cette visibilité.

Quel sentiment gardes-tu de cette expérience ?

Beaucoup de remises en question. Je suis parfois autocentrée, mon petit monde tourne beaucoup autour de moi. À Paris, tu penses que t’es une star de fou, donc c’était une belle leçon d’humilité de me mettre dans une arène avec d’autres lions comme moi. J’ai aussi appris à découvrir les autres candidats. Il y avait une grosse diversité de talents et ce sont tous des gens qui aiment la musique comme moi, et parfois plus. Pour certains, la passion, c’était l’extension de leur corps ! C’est ça que j’admire aussi. Ça m’a encouragée à travailler encore plus.

D’où te vient ta passion pour le rap ? 

La première fois que j’ai écrit un texte de rap, c’était en 2018. J’étais adolescente et c’était juste un passe-temps. Puis, en 2020, j’ai rejoint le collectif Mauvais Gentil. Il y avait des musiciens, des batteurs, des guitaristes, des ingés, des beatmakers et d’autres artistes. Ce mélange-là a constitué la base de mon goût pour le rap et pour la diversité musicale. J’ai vraiment commencé ma carrière en janvier 2024. Aujourd’hui, je dirais que je fais de la musique afro-diasporique. Elle mélange des inspirations futuristes, électro et des éléments hip-hop, plus particulièrement la trap. En gros, elle est afro-futuriste et trap !

Photographie de la rappeuse Ezek ouvrant une bouteille de Top

© Chu Ho Louvrier / Bureau Blanqo

As-tu été inspirée par la musique qu’écoutaient tes parents ?

Je suis congolaise et angolaise, donc le dimanche, on écoutait Ferré Gola, Koffi Olomidé, Papa Wemba, Fally Ipupa, de la rumba congolaise ou encore du sébène dans la voiture, que ce soit pendant le ménage, les mariages ou les anniversaires. Avec mes frères, j’ai découvert le rap américain, 50 Cent, Lil Wayne, Despo Rutti, et c’est en allant à l’école que j’ai écouté Kaaris, Niska, XVBarbar, et toute cette époque trap. 

Comment as-tu choisi ce nom d’artiste ?

C’est mon deuxième prénom ! Au lycée, j’ai fait mon coming out vis-à-vis de moi-même, et j’ai commencé à dire aux meufs que je m’appelais Ezekielle. Quand mon entourage a évolué, les gens ont commencé à m’appeler Ezek. Petit à petit, c’est devenu mon nom.

Tu te définis aussi comme « Kongolaise » avec un K, pourquoi ? 

Parce qu’avant la colonisation, le Congo était un royaume et ça s’écrivait avec un K. Le royaume Kongo s'étendait du Gabon au Congo, en passant par l'Angola. Il y avait évidemment différents peuples, selon les langues qu’on parlait et les endroits où l’on naissait, mais on était tous des bantoues. Le nationalisme en Afrique ne nous rend pas toujours service et peut créer des discordes : Congo-RDC contre Congo-Brazzaville, Mali contre Sénégal, Maroc contre Algérie… C’est une perte de temps parce qu’il y a des choses plus importantes et plus intéressantes, notamment les conséquences de la colonisation. Quand je dis : « Kongolaise avec un K, pas avec trois lettres », c’est donc pour exprimer ma position anticolonialiste.

Photographie de la rappeuse Ezek adossée à un mur

© Chu Ho Louvrier / Bureau Blanqo

Pourquoi est-ce important pour toi de te revendiquer anticolonialiste ?

Je suis anticolonialiste, je me bats pour les droits de mon Afrique. Tout ce bagage culturel me constitue, mais il me blesse aussi. Je pense que je souffre encore de cette histoire et de ses conséquences en tant que minorité. C’est pour ça que, dans ma musique, ce n’est pas une obligation, mais c’est naturel pour moi d’en parler. Cela fait partie de notre réalité et, malgré moi, je suis obligée d’en parler, d’en faire état à mes frères et sœurs.

Argenteuil, où tu as grandi, est aussi une référence dans ton univers musical, pourquoi ?

Cette ville fait partie de mon bagage culturel. Ma vie à Argenteuil m’a inspiré le « ghetto mais chic ». On était dans des endroits pas très jojo, mais on était ensemble. Ça m’a appris l’ouverture d’esprit. Avec le recul, je me suis dit que si j’avais grandi en plein Paris, j’aurais sans doute assumé plus facilement le fait d’aimer les femmes. Parce qu’on a tous peur du jugement et du regard des autres.

En parlant de chic, quelles sont tes inspirations mode ?

Ce sont mes parents. Mon père a toujours mis des habits non genrés. Il prenait même les affaires de ma mère, c’était un sujet de dispute entre eux très souvent [rires]. Il a cette philosophie : « Si ça me va, je le mets. Si ça ne me va pas, je ne le mets pas. » Ma mère aussi a un goût prononcé pour la mode et les belles choses. Si les deux n’étaient pas comme ça, je n’aurais jamais connu des marques comme Marie T. ou Galliano. J’essaye de m’habiller en vintage, j’aime quand mes vêtements reflètent une période de ma vie. C’est vrai que, parfois, je m’habille comme une tantine ou un tonton, mais j’aime ça, ça fait partie de moi. Et j’ai toujours apprécié l’androgynie.

Photographie de la rappeuse Ezek en plein saut

© Chu Ho Louvrier / Bureau Blanqo

En janvier 2026, tu as sorti ton premier album Ezek’s Party. Qu’est-ce que ce disque dit de toi ?

C’est une vision de la fête à ma manière. Tu vas t’amuser, t’enjailler, mais parfois tu vas avoir des moments de doute, te remettre en question et te demander pourquoi tu es là, ou si tu es heureuse d’être venue. C’est un peu ce que je voulais retranscrire. Dans les soirées parisiennes, c’est rare qu’on écoute de l’afro-house, donc c’était aussi l’occasion de faire des petits clins d’œil à des sonorités que j’apprécie. C’était finalement un moyen de réunir tout ce que j’avais pu faire musicalement.

Sur ce projet, le morceau « HUSTLER(CUI) » est devenu tendance sur TikTok grâce à toi, mais aussi grâce à l’influenceur Prmec. Est-ce que tu le connaissais déjà avant ?

Pas du tout. Avant de me mettre sérieusement à la musique, je faisais des TikTok drôles. Avec Prmec, nos contenus se ressemblaient sur plusieurs aspects. De mon côté, j’ai dû abandonner les TikTok pour me concentrer sur le rap et moins faire rire les autres. C’est à ce moment-là que « HUSTLER(CUI) » est sorti. Ça lui a parlé, et il a commencé à faire des vidéos dessus dans le train tous les jours ! Ça nous a beaucoup aidés tous les deux, un grand merci à lui. Dans cet élan-là, je l’ai remercié en le faisant monter sur scène à Yardland. C’était la suite logique. 

Dans ce show Yardland, la scène ballroom était représentée. Penses-tu qu’elle l’est assez montrée en France ?

J’avais déjà cette envie de réunir ces deux mondes dans mon morceau « AFRIKAN BADDEST BITCH », et je n’aurais pas pu le faire sans l’aide de Teddy Fantasy, qui est MC sur le morceau. Avant de faire ce titre, je n’étais jamais allée dans un ballroom. Quand j’y suis allée, j’ai constaté que beaucoup de choses n’étaient pas exploitées autour des catégories afro. J’ai ensuite eu la chance d’assister à des shows où la communauté africaine était mieux représentée, notamment avec des drag queens habillées comme nos tantines. J’ai trop kiffé et j’ai eu envie de représenter nos réalités. On a cet héritage-là, on est africains, afro-descendants, racisés, et je voulais créer un son dans lequel des personnes à l’aise ou non avec leur identité puissent se sentir bien. La ballroom scène est très parisienne et gentrifiée, dont je voulais aussi intégrer le reste du monde, notamment la banlieue. C’est d’ailleurs pour la même raison que la Pride des banlieues a été créée. 

Photographie de la rappeuse Ezek allongée sur des sieges

© Chu Ho Louvrier / Bureau Blanqo

Cette année, on a aussi pu te voir dans le clip de D Juno, « BB Bringue », aux côtés de sleepypierre, Luzyqv, Heloïm et Panafricana. Tu es connectée avec la scène bongology ?

J’ai découvert « BB Bringe » sur TikTok, comme tout le monde je pense. J’ai fait une vidéo dessus pour lui donner de la force. Quand j’allais au studio, je chantais son morceau [rires]. L’ambiance sur le set était cool malgré nos différences d’âge. J’ai hâte de collaborer avec Panafricana. J’aime beaucoup ce que sleepypierre a apporté avec sa douceur acoustique. Avec Luzyqv, on est deux personnes nostalgiques : parfois, on s’écrit juste pour s’envoyer des références et on rigole. J’aime beaucoup ce que Faygee et Héloïm proposent aussi. Franchement, je les suis, j’aime et j’applaudis.

Parmi les autres candidats·es de Nouvelle école, y en avait-il que tu connaissais déjà ? 

Le premier jour, j’ai reconnu certains visages, comme Beka Gyal, qui chante « Benda ». J’étais très émue, parce que je crois que c’est l’une des premières femmes à faire du rap avec des influences afro. Pour moi, c’est une pionnière. M’être liée d’amitié avec elle, c’est vraiment super.

Comment as-tu vécu la rencontre avec le nouveau jury ?

Ce sont des stars, mais ils sont en général tous très bienveillants. SDM est hyper taquin, vraiment drôle. Oli venait nous voir entre chaque tournage pour s’assurer qu’on allait bien, il était très humain. Et c’était trop cool de voir Theodora en vrai. Elle avait toujours de beaux looks, elle est iconique.

Photographie de la rappeuse Ezek dans un manteau en fourrure

© Chu Ho Louvrier / Bureau Blanqo

Un moment préféré de cette expérience ?

Les moments après les tournages, une fois que la pression redescendait. On se posait tous ensemble, comme si on était en colonie. Je me suis fait un groupe d’amis. Et en vrai, le fait d’être aussi chouchoutée ! C’était la première fois que quelqu’un s’occupait de mon stylisme de A à Z, du make-up… C’est un avant-goût de la vie de star [rires].

Pour la suite, avec quel·le artiste aimerais-tu collaborer ?

J’aime beaucoup Ino Casablanca et j’adore LinLin. Elle a un franc-parler qui se perd dans la musique avec un univers unique. Et puis il y a Supremnova. C’est une petite sœur qui fait les choses proprement, elle dead ça ! Elle me rappelle la moi du début. Sa manière de poser sur ses morceaux, c’est grave ma came.

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