Le Top 20 des albums de 2025

  • Écrit par La rédaction
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Il paraît qu’on s’ennuie dans le rap français. C’est, en tout cas, un sentiment qui revient souvent parmi la critique, les auditeur·rices et même les artistes. Convaincu que le hip-hop a encore de belles choses à montrer et à raconter, Mosaïque a décidé de se pencher sur les 20 meilleurs albums de 2025, ceux qui donnent tort aux détracteur·rice·s. Ce Top n’est pas une simple succession d’œuvres alignées les unes derrière les autres : il s’agit d’ouvrir des pistes de réflexion autour de disques qui méritent d’être considérés. Vous y trouverez une synthèse, tantôt subjective, tantôt objective, de ce que nous avons préféré entre le 1ᵉʳ janvier et le 31 octobre.

Celle qui sera dans le classement de 2026 – LinLin

Avant de mettre les pieds dans le plat avec la 20ᵉ place du classement, voici une outsideuse qu’on espère être une belle promesse. Le 16 mai 2025, LinLin a envoyé l’un des titres de rap français les plus choquants de l’année. La première écoute de « BOOGEYMAN » est essorante tant la proposition est radicale. L’artiste arrache une prod lente, tantôt complètement saturée et bourrée de scratchs et de sirènes, tantôt psychédélique et daftpunkienne. « Trop noire pour réussir, trop faim pour échouer », scande-t-elle en se pavanant vêtue d’un maillot deux-pièces, devant un drapeau tricolore, dans un clip qui a sans doute écœuré tous les DA de Paris. La dégaine ne laisse rien au hasard, l’attitude est celle d’une future star.

Mais qui est LinLin ? Celle qui est restée discrète a profité de l’année 2025 pour avancer ses pions. Avec trois titres solo impressionnants et un couplet bouyon sur EXTASIA avec Ino Casablanca, elle semble avoir tout prévu. Si la rappeuse n’a pas sorti de disque cette année, elle pourrait faire de sérieux dégâts en 2026. Alors, il est pour quand, ce premier EP ? Nous n’avons malheureusement aucune info. En attendant, le mot d’ordre est très clair : grimpez dans la locomotive.

Par Thibaud Hue

Linlin habillée en noire photographiée par We are Kangal

© Canine

20 - #newbouyonexperience – Ricky Bishop

Bon dernier de nos chouchous de l’année, Ricky Bishop incarne la modernité. Dans une ère où le rap s’essouffle après son deuxième âge d’or, Theodora (repérée avant son succès en tant que #tracsette par Ricky et son sidekick Implaccable) bouillonne en synthétisant le meilleur des musiques diasporiques pour les rendre pop, 1T1 est joué dans tous les clubs de France, et même Vald apporte son lot d’appropriation culturelle. L’heure est donc à l’hybridation, au croisement, mais surtout au #newbouyon. Et comme le confiait Ricky à Mosaïque : « Il faut juste être du bon côté du fusil. » Car si le bouyon s’étend désormais telle une galaxie, Ricky Bishop en est l’ovni. Dans la même vague que Cruel Santino, bib sama., Len ou Fimiguerrero, il incarne la déclinaison française d’un mélange bionique afrodescendant, une formule transatlantique façonnée autant par les Caraïbes que par Atlanta.

Héritier de Ridge, pionnier dominicain du bouyon le plus déchaîné, et des dizaines d’itérations de Playboi Carti ou de Lancey Foux, il s’est servi de la trap comme d’une matrice esthétique. « Je suis plus proche des States que de la France », admet-il. Avec #newbouyonexperience, Ricky pousse cette mutation encore plus loin : un afro-futurisme débridé, conçu comme une suite de « doses » injectées directement aux auditeur·rices. Leur vitesse, leur frénésie prolonge à leur manière l’histoire de corps caribéens en quête de libération du colonialisme, longtemps contraints et mal lus depuis l’Hexagone.

Anglicismes, voix inondée de vocodeur, interpolations aberrantes de samples toutes plus loufoques les unes que les autres, tout laisse à penser que le futur se réinvente à 160 BPM. Le projet affirme une radicalité caribéenne globale capable de sculpter le monde à coups de rythmiques fiévreuses. Car on peut le dire sans trembler : si le bouyon s’apprête à prendre la tête du cortège musical français, Ricky Bishop, en avant-garde flamboyante, est déjà lancé au cœur de la mêlée.

Par Cédric Rossi

Ricky Bishop cover #newbouyonexperience

© Laurent Segretier

19 - Queen – Maureen

En plus d’un an, Maureen a transformé la BAD QUEEN de son dernier EP en Queen indétrônable. La raison ? La sortie d’un premier album mûr, plusieurs fois retardé jusqu’à ce qu’il soit la manifestation d’une féminité désinhibante, née de la symbiose de diverses sonorités modernes des Caraïbes, avec pour podium la Martinique, sa terre mère. L’intro « Welcome To Shattaland », composée par Walshy Fire, éminent membre du groupe Major Lazer, en dit d’ailleurs beaucoup sur ses ambitions : conserver ce titre de reine du shatta tout en étendant son carnet d’adresses. En témoigne « Emoji Pêche », hit en devenir aux côtés de la star jamaïquaine Konshens, l’une de ses idoles de jeunesse. 

Cette extension va toutefois au-delà du dancehall et du ragga, ses premières inspirations. L’ancienne danseuse est aussi à l’initiative d’invitations plus inattendues : une sorte de comptine interdite aux enfants qui revisite « Lettre à Élise » de Beethoven en collaboration avec Jungeli ; un clin d’œil à l’une des rythmiques les plus célèbres du funk brésilien avec un Naza toujours plus hilarant ; ou encore un egotrip faussement empathique en compagnie de la Nigériane Yemi Alade. Ces expérimentations ne s’essoufflent pas en solo puisque c’est grâce au kompa haïtien que la Martiniquaise clôture ce disque (« Vanité »), conclusion d’un projet qui sonne comme un nouvel hommage à toutes les femmes des Antilles et d'ailleurs.

Par Morgane Mabit 

Pochette de Queen de Maureen par Mina Attitude

© Mina Attitude

18 - MANIA – Hamza 

Hamza est-il enfin devenu une pop star ? Des feats avec quelques-uns des plus gros vendeurs francophones – Werenoi – et internationaux – Rema, Offset et DJ Snake. Check. Un album ciselé par les prods des siens, Ponko, Lucozi, et masterisé à New York par l’un des pontes du milieu outre-Atlantique, Joe LaPorta. Check. Une esthétique pointue dont l’empreinte visuelle a été confiée à Ben Dorado, graphiste star, à l’œuvre derrière la direction artistique de Drake. Check. Sans oublier la validation de la presse traditionnelle, rompue aux louanges envers le « petit prince du rap belge ».

Attendu au tournant après le phénomène qu’a été Sincèrement, Hamza accomplit une nouvelle prouesse avec MANIA : là où certain·es compères et consœurs de sa génération s’essoufflent et écœurent l’auditoire à coups de redondances, il propose une direction artistique stricte et jusqu’au-boutiste, sans compromis, quitte à rester parfois dans sa zone de confort. On en veut pour preuve cette recette, dont les ingrédients sont inchangés, mais qui demeure pourtant aussi grisante à l’écoute : des textes mêlant egotrip et pensées introspectives, glissés sur des prods ultra-percutantes, celle de « KYKY2BONDY » en tête. Hamza n’oublie pas non plus de magnifier l’intro et l’outro, comme il en a l’habitude, ni de donner envie de danser, même aux deux-trois timides du fond.

Certain·e·s se souviennent encore de ce vendredi soir au festival Yardland que le rappeur a clôturé. Un beau moment de célébration autour de lui, à point nommé pour son retour. La prochaine fois qu’il viendra à Paris, ce sera pour achever en grande pompe – et, on l’espère, avec moins de play-back et plus d’interactions avec son public – sa tournée à La Défense Arena. Histoire de cocher une dernière case.

Par Théo Lilin

Pochette MANIA Hamza par Ben Dorado

© Ben Dorado

17 - MINUIT MOINS UNE – Mandyspie 

Que reste-t-il du mythe de l’artiste mystère ? Pas grand-chose, si ce n’est quelques succès prodigieux et beaucoup de carrières à l’arrêt. Mandyspie, elle, mise sur le long cours et vient prendre à contre-pied cette stratégie post-Covid bancale qui n’a jamais vraiment fait ses preuves. La rappeuse dit les termes et s’épanche sans rougir sur la dure vie d’artiste émergente, les mensonges de l’industrie et une musique pas encore rentable qu’elle s’impatiente parfois de voir décoller. « Viens, on oublie les problèmes et on parle pas d’comment j’pourrais cé-per », confesse-t-elle dans « FAIRYTALE ».

Au détour d’une récente interview accordée à Mosaïque, elle expliquait faire de la musique « à perte » pour réinvestir sur la suite. Oui, Mandy est broke. Et alors ? Cette franchise inhabituelle et touchante rend le discours de MINUIT MOINS UNE captivant. En attendant d’être « rich as fuck », elle plie un underground classic avec Jaymee et dévoile le deuxième projet commun de l’histoire entre deux rappeuses avec Douze Déluge (après ANGILINAZULI). Un programme impressionnant pour celle qui enchaîne les missions d’intérim. Cet EP est solide : six pistes cohérentes et très bien rappées. Même si l’on gagnerait à l’entendre davantage sur les sonorités house explorées avec brio sur leur dernier single avec Surprise. Toutes les bases sont désormais posées pour délivrer un premier long projet référence et, enfin, remplir son frigo avec des royalties clairement méritées.

Par Thibaud Hue

Cover album Mandyspie par Laura Hervé

© Laura Hervé

16 - AMOUR SUPRÊME – Youssoupha 

Après trois ans d’absence, un départ de Bomayé Musik et la création de son nouveau label 99 Revolution, Youssoupha réussit un come-back triomphal avec AMOUR SUPRÊME. Cet album est une véritable ode à l’amour, à l’Afrique, aux femmes noires et à celles de sa vie – sa mère, son épouse et sa fille – dans une société où elles peinent à exister et sont trop souvent méprisées. Dans le morceau « DIEU EST GRANDE », le rappeur cherche d’ailleurs à transmettre aux jeunes filles et surtout à la sienne ses tips pour faire face à notre société misogyne, raciste et en quête de déconstruction.

Alors le choix d’inclure une figure comme Zequin, associée à des positions misogynoires et ayant valorisé des personnalités négrophobes, laisse perplexe et pose question. Peut-on vraiment cautionner sa place ici, sur un projet si symbolique ? Une fois la pilule difficilement déglutie, le rappeur se livre à des confessions, explore sa foi, s’interroge sur sa place en tant qu’homme dans la société, ses fautes passées, son lien au rap français, son amour pour la France et son déménagement en Côte d’Ivoire. Entre punchlines politiques et morceaux teintés d’amour, le projet oscille sans jamais tomber dans le cliché.

L’album se nourrit de ses différentes influences, conçu entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Un melting-pot musical qui croise des sonorités d’Afrique de l’Ouest, de l’amapiano, du funk ou encore des touches gospel. Grâce à AMOUR SUPRÊME, album cohérent et chaleureux, Youssoupha fédère à nouveau son public et rend hommage aux cultures noires. Plus qu’un retour, une renaissance ! Il prouve qu’on peut vieillir sans faner. Que le rap de qualité ne périme pas, qu’il se réinvente et se bonifie.

Par Imane Yogo Njee

Cover AMOUR SUPRÊME de Youssuoha par Maxime Manga

© Maxime Manga

15 - Eponyme – Jeune Morty

En Côte d’Ivoire, lorsqu’un éléphant meurt, ses confrères se livrent à un rite funéraire consistant à tourner autour du corps du défunt. Sur Eponyme, Jeune Morty semble animé par la même impulsion circulaire. Mais à défaut de tourner en rond, il revient vers ce qui l’a construit avec une musique plus introspective et ultra-référentielle. Comme si le projet avait été posté sur Tumblr ou LiveMixtapes.com en 2010, ce retour à soi passe par une hybridation imprévisible entre le swag rap désabusé de la mixtape era et des clins d’œil outranciers à ses racines ivoiriennes. Il gardera de ce mélange le souffle guttural de Lil Wayne et la verve légendaire de Douk Saga.

Sous ses airs sonores de mixtape réalisée à la va-vite, l’album comporte des instrus de vkkng et de Silver Knight parfois proches de la surproduction. La mélancolie fantasmée de Morty fait se croiser les récits d’enfance, le luxe, les supercars et les restaurants hors de prix de Houston. On retiendra surtout un apport culturel drolatique jusqu’à la cover, faite d’un mélange entre un fond d’écran d’iPod dans le style Frutiger Aero et des photos plastifiées dignes des salons de coiffure. Une forme d’hommage à sa mère, coiffeuse, convoquée sur la mélodie badine d’un thérémine larmoyant sur « MC Maï ».

Dans la même intention de tisser un fil mémoriel, l’outro « Cour » vient réanimer le fantôme d’Erickson Le Zulu, tandis que l’album s’ouvre sur un récital prophétique de DJ Arafat, tiré de « Djessimidjeka », hit ultime du coupé-décalé. Cette énième réminiscence égotique rappelle que sur Eponyme, comme chez les pachydermes, la mémoire circule et rien ne disparaît vraiment.

Par Cédric Rossi

Cover Eponyme Jeune Morty par biglildawg

© biglildawg

14 - Black House – Guy2Bezbar 

Fond neigeux. Doudoune et chapka. Tête baissée. Dès la pochette, la couleur est annoncée sur Black House. Exit le Coco Jojo et les sonorités estivales, bonjour Guy2Bezbar, bien déterminé à faire taire les mauvaises langues qui le cantonnent dans cette case d’ambianceur et de hit-maker. Avec cet album sorti le 21 février, l’artiste surprend ceux·celles qu’il avait habitué·e·s à des compositions musicales plus aseptisées. Au menu : grosses voitures, marques de luxe et tout autre accessoire matériel.

Avec ce 10-titres, le natif du 18e remet au goût du jour le gangsta rap, ostentatoire et criant. L’EP marque également un véritable retour aux sources, à un rap plus kické : « J’vais rapper comme si c’était la fin du monde », « À Bezbar, j’ai créé mon Saiyen, j’vois tout en rouge comme supporters du Bayern ». Les sonorités drill se mélangent à la trap, l’egotrip est de mise, l’introspection latente et sous-jacente. Si, aux premiers abords, l’artiste semble se positionner comme un roi qui n’a guère perdu de sa splendeur, il suffit de tendre l’oreille pour se rendre compte que les doutes ne sont jamais loin. Avec Black House, Guy2Bezbar s’interroge sur le revers de la médaille. Une réflexion qu’il poussera ensuite sur son album Jeunesse Dorée.

Si la collaboration avec Josman coule de source, d’autres surprennent, telles que la fusion réussie avec Rick Ross – l’une des collaborations de l’année – ou l’alchimie avec La Mano 1.9. Et pour saupoudrer le tout, la symbiose avec Jolagreen23 et Green Montana sur le remix de « Nouvelle R » clôture parfaitement ce disque. Guy2Bezbar confirme ainsi le proverbe qui veut qu’on se méfie de l’eau qui dort.

Par Meryem Benyahia

Cover album Black House Guy2Bezbar par Baeby Mama

© Baeby Mama

13 - Break The Curse – 63KLUF 

Sous les accélérations d’un pilote lancé à pleine vitesse, Break The Curse agit comme un accident volontaire. KLUF s’abîme dans la vitesse qu’il a choisie, convaincu qu’il doit se heurter à lui-même pour briser la malédiction (littéralement : « break the curse »). En tandem avec l’excellentissime Before The Rain sorti la même année, 63KLUF cristallise une trap dense, indéchiffrable et absurde d’hybridations. Une réactualisation de la musique nerveuse et irrégulière de Chief Keef par de jeunes artistes de l’avant-garde post-Opium d’Atlanta dont l’esthétique consiste à se vanter comme un enfant, drapé de marques d’archive sur des prods sous stéroïdes. Une musique tellement dense qu’elle a l’air de le dépasser lui-même.

Dans cette quête de sens inaboutie, la vitesse évoquée constamment devient une forme d’euphorie primitive – celle où l’on confond puissance et liberté. Mais dans le râle incessant des moteurs et des allusions à Roberto Cavalli, 63KLUF n’oublie pas que son hédonisme est bourré d’inepties magnifiques. Des morceaux éthérés à la Black Kray tels que « true » ou « randonnée » viennent contraster avec des bangers régressifs comme « V12 » où KLUF grommelle sa nonchalance sur des cuivres triomphants qui rappellent l’intro de l’excellent 4NEM de Chief Keef.

À son image, Break The Curse est une symphonie d’adrénaline et d’absurdité exceptionnelle. Une sorte de projet d’antihéros dont les basses et les synthés intergalactiques évoquent tellement de puissance et de célérité qu’elles seraient presque assez fortes pour soulever les soubassements de l’underground français. Par son maximalisme, Break The Curse est un album qui célèbre la fuite jusqu’à l’asphyxie. C’est précisément cet équilibre fragile, entre extase et épuisement, qui en fait un disque majeur. 63KLUF y brise moins une malédiction qu’il ne la recycle : celle d’un rappeur prisonnier du luxe, insensible et condamné à tourner en bolide dans un monde qu’il a lui-même rendu trop rapide. 

Par Cédric Rossi

Cover album 63KLUF Break The Curse par 1199ENT

© 1199ENT

12 - HARMONY – J9ueve 

Symptomatique de cette fascination compulsive qu’a la Gen Z pour tout ce que l’on fait de mieux aux States, HARMONY permet à J9ueve de troquer les chaînes qui le maintenaient au rang d’éternel rookie pour un collier cubain 18 carats. L’artiste le plus prometteur de la génération new wave twittoresque livre ici son disque le plus abouti, et réalise un step up à tous les niveaux. J9 ne renie pas les acquis de ses précédents albums – des refrains impeccables, des textes affûtés et une aisance à glisser sur les prods de ses gars Bloody et Hofmann – et transforme l’essai en renouvelant ses gammes, tantôt R&B (« DRINK N SEX »), tantôt baile funk (« BOMBOM ») ou trap (« 17 TEUDY »).

Dans cette quête d’un album moins linéaire et avec davantage de relief dans les productions, il garde tout de même les deux pieds plantés aux États-Unis, avec pour étendard l’une des plus belles pochettes de l’année. Ses flows sont ciselés et il ne rate aucune occasion de surfer sur quelques notes de piano trendy, quitte à malheureusement diluer sa singularité. Si ce premier album va définitivement faire date dans la discographie de l’artiste, on se demande où peuvent bien mener ses prochaines aventures, qu’on espère toujours plus fracassantes pour l’aspirante trap star.

Par Théo Lilin

Cover HARMONY J9ueuve par aveuglance & Mickael Alzate

© aveuglance & Mickael Azlate

11 - FRANCS-TIREURS PARTISANS – FEMTOGO, neophron 

Tout est une affaire de combat chez FEMTOGO, depuis son nom d’artiste, tiré du manga Berserk, jusqu’au titre de cet EP, hommage au mouvement créé par le PCF en pleine occupation nazie. Ici, il s’illustre en maquisard face au fascisme ambiant et signe son aversion pour l’industrie musicale vorace et ses marionnettes (« gigote pour ton cachet, […] gigote pour ton avance »).

Pourtant, c’est en mettant de côté les références ésotériques qui entretenaient la fascination pour sa warfare music que l’artiste nous donne à voir pour la première fois des bribes de son enfance : celle d’un môme solitaire de campagne à la vie déjà cabossée, celle d’un buveur triste dans un environnement délétère. Une franchise louable laissant présager la mise à nu dont il saura faire preuve quelques mois plus tard aux côtés de Ptite Soeur et de neophron. Le beatmaker, son frère d’armes, est encore une fois l’unique architecte derrière FRANCS-TIREURS PARTISANS. Sur cinq titres, il démontre sa maîtrise des productions texturées penchant vers l’électronique comme du boom bap à l’aide de samples feutrés, notamment piochés chez le soulman brésilien Cassiano (« MACALLAN SPEECH »).

FEMTOGO achève ce projet charnière sur « UN AUTRE JOUR », plus gros succès du rappeur. Une lueur d’espoir chantée et aérienne grâce à une boucle de guitare lénifiante empruntée à l’Américaine Lisa Papineau. Le soldat a finalement fusionné avec son avatar hayabusien.

Par Morgane Mabit

Cover de FRANCS-TIREURS PARTISANS par Any Mercy Forbidden

© ANY MERCY FORBIDDEN

10 - Diamant Noir – Werenoi 

Un mois avant sa disparition brutale à seulement 31 ans, Werenoi laisse derrière lui une ultime trace artistique. Diamant Noir revêt aujourd’hui une importance majeure car, plus qu’un simple blockbuster rap français, il est le témoignage fidèle de celui qui fut l’un des leaders du genre, probablement l’un de celles et ceux dont le succès a été le plus fulgurant. Dans ce troisième album, le rappeur de Montreuil se montre tel qu’il le voulait : discret, presque transparent, narrateur du charbon et de l’illicite. Werenoi ne met que très peu de lui-même dans ses textes, un dosage permanent qui le caractérise autant qu’il le rend clivant.

Un manque d’identité calculé qui lui a au moins permis de toucher un large public. Rares sont les artistes capables de nos jours de fédérer autant et de briser les barrières algorithmiques. Jérémy Bana Owona, de son vrai nom, en faisait partie, et sa musique, brillamment calibrée, n’avait aucune autre intention que de se propager. Une stratégie industrielle et court-termiste qu’il n’aura pas pu pousser bien loin, mais si bien exécutée qu’elle atteint toujours sa cible et s’impose donc dans cette sélection. Alors que son entourage se déchire par plaintes interposées, TELEGRAM 3, prévu de son vivant, devrait finalement sortir. Une fois cette dernière page tournée, souhaitons que Werenoi puisse enfin reposer en paix.

Par Thibaud Hue

Cover Diamant Noir Werenoi par Kazeda, Lorenzoo Design, Montagerecord

© Kazeda, Lorenzoo Design & Montagerecord

9 - La jetée – Asinine 

Avec La jetée, Asinine signe son projet le plus abouti et le plus personnel. L’EP nous plonge dans son esprit, entre souvenirs brûlants et petites lueurs d’espoir persistantes. L’introduction, qui fait office de grille de lecture pour la suite, plante le décor dans une ambiance mélancolique et rythmée, sur une prod électronique mêlée à des pianos désaccordés. Sur ce huit-titres, la rappeuse laisse courir ses formules brillantes, jongle avec les métaphores, tout en laissant assez d’espace pour que chacun y projette ses propres cicatrices. « J’entends beaucoup le chant du corbeau et très peu celui de la mésange », glisse-t-elle avec simplicité dans « Cage thoracique ».

Asinine s’est également révélée très frontale. Dans « Le ciel est sourd », elle renverse la table et lève le ton. La Marseillaise dénonce l’impunité, le silence et l’injustice, tout en implorant « une balle dans la tête à Matzneff, une ballе dans la tête à Polanski aussi ». Cette rage que l’on recroise dans « Anchorage » où elle lâche une référence nostalgique à son probable duo préféré : « La tête sur la vitre comme quand j’écoutais “À l’ammoniaque”, les poings serrés dans l’anorak. »

Puis, au milieu de cette tempête intérieure, Asinine livre l’un des morceaux les plus touchants de l’année. Une déclaration d’amour sincère et tendre à sa sœur sur « 100 ans ». La jetée, c’est aussi un clin d’œil non dissimulé au film de Chris Marker du même nom, dans lequel les souvenirs deviennent des points d’ancrage. Le disque parle du temps, de ce qu’il nous arrache, de ce qu’il laisse. Asinine consolide ainsi sa place parmi les plus belles plumes du rap français en activité et reconduit sa formule magique : transformer ce qui fait mal en quelque chose de beau.

Par Thalia Clark

Cover La jetée de Asinine par Léonie Guyot

© Léonie Guyon

8 - LA FIEV – Mairo, Hopital

Dès les premières notes de piano, Mairo et Hopital posent les bases d’un disque caractériel. Le rappeur suisse nous avait déjà prévenus dans « dope » : « J’ai le discours qui s’apprête à mettre en grève presque toute l’usine. » Et à raison : des punchs comme celles-ci, il y en a une montagne dans ce premier album. Pour M.A.I.R le légendaire, LA FIEV est l’aboutissement de plus de dix ans d’apprentissage, de pratique et d’une vie entière consacrée au rap. Le projet dégouline d’un amour pur de la discipline à laquelle il a souhaité rendre hommage en réservant pour l’occasion ses meilleurs textes. Ceux qu’il a laissés mûrir pendant des années en attendant d’avoir la lumière.

Mairo a patienté longtemps et il a bien fait. L’artiste se dévoile sincère et mature, voire parfois au détriment de sa propre santé, comme le laisse sous-entendre cette phase de l’intro : « J’ai fait ce premier album sans faire de thérapie pour cracher ma haine telle quelle. » Mairo et Hopital vouent le même amour à la musique. Pour preuve, long a été leur chemin avant de passer le cap vers le sacro-saint format. Les prods sont profondes et rugueuses, la qualité du mix et du master est inédite, et les thèmes abordés sont certes une continuité pour le rappeur, mais aussi et surtout un approfondissement. En témoigne « la patte brisée », véritable déclaration d’amour à sa mère.

LA FIEV est un projet dense, énergivore et exigeant dont on ressort un peu différent, ou au moins bien secoué. Loin de prétendre qu’il s’agit d’une œuvre vouée à faire chavirer le game dans les années à venir, c’est un disque important pour les amoureux·ses du rap bien fait.

Par Rosa-Lise Bouillet

Cover LA FIEV de Mairo et Hopital par Léa Esmaili

© Léa Esmaili

7 - HNINA MONTANA – 32 

32, comme le nombre total de dents dans la bouche d’un être humain normalement constitué. Et 32 a les crocs. Après l’excellent SOUTH SABOTAGE sorti en janvier et le sensuel « SEXY MODE » avec Jäde en mai, la rappeuse narbonnaise publie en juin l’EP de trois titres HNINA MONTANA, devenant ainsi la plus hnina des Tony ou des Hannah Montana.

32 est en effet une gangster faite de subtilité, de références uniques et d’une musicalité propre forgée avec son acolyte beatmaker et manager birdschipinn. L’ambition est annoncée dès la cover rose flamingo du projet, patchwork kitsch surédité et bling-bling, comme un hommage à sa façon aux heures les plus glorieuses de la trap américaine. Ce que l’on retient est surtout sa verve brute, plus aiguisée que jamais : « J’en ai rien à foutre des formes, je sors l’info telle qu’elle est, toi tu prends pas parti, t’es juste un enculé » (« EN PIRATE »). Au milieu d’une misandrie parfois crasse chère à son cœur, elle ose une identification à Madame Claude, la proxénète la plus branchée auprès des politiques des années 1970, dans un morceau qui porte son nom. Parce que oui, pendant six minutes et vingt-trois secondes, la rappeuse plaque votre masculinité contre un mur, cigare magique de mac à la bouche, aussi dominante qu’egotrip.

Sûre de son art, elle se permet même de trasher la prétendue vie de gangster de ses collègues : « Ton rappeur préféré, le soir, il se prend des fessées, et sa femme lui demande tous les jours où il jette son blé. » Une écriture de patronne suivie par des prods tantôt jerk, tantôt trap ultramodernes. Bienvenue dans la « beurettocratie ». Et nous, on vote 32.

Par Cyprien Joly

cover de Hnina Montana de 32 par grandefille

© grandefille.png

6 - Nichen – VEN1 

Mai 2025, VEN1 publie son premier album, Nichen, quatorze mois seulement après son entrée officielle sur la scène rap. Impossible alors de croire que le jeune rappeur ne parfait pas sa proposition depuis plusieurs années dans l’ombre, tant le produit sonne abouti. L’inévitable « Hakayet » (certifié single diamant, 80 millions de vues sur YouTube), sorti en novembre 2023, annonçait déjà la couleur : son affection pour la guitare, des histoires de débrouille, de déception, et déjà la capacité à se hisser au top des charts.

Avec désormais 18 titres sur les plateformes, le nouveau rappeur masqué du 92 confirme que l’attention qu’on lui porte n’est pas fondée sur un coup de chance. Pour se détacher d’une concurrence massive, il joue de sa voix pincée, de ses influences arabes et de son aisance à faire rebondir les mots sur des mélodies qui s’impriment dans le crâne dès la première écoute. Difficile de ne pas entonner : « J’me réveille aux heures militaires » après « Isack Hadjar », exemple probant de son savoir-faire. Au fil des titres, VEN1 rend contagieuse l’arrogance d’une nouvelle tête du game, consciente d’avoir vite gravi les échelons : « C’est chaud bouillant, on fait bugger même le thermostat » (« Vanilla »).

Ses images plus rudes – « L’ancien a juré qu’un jour le mur il allait l’lâcher, il est encore à la tess' à demander qui a d’la frappe » (« Nichen ») – rappellent sa lucidité et une école de rap post-PNL, attachée au terre-à-terre. Le Nanterrien est aussi capable de légèretés et arrive parfois à faire rire : « Il prétend revenir du bled après une séance d’UV » (« GTALG »). Il apparaît alors comme une sorte de rappeur mainstream ultime, en mesure d’imposer à ses influences du deuxième âge d’or une fraîcheur et une personnalité uniques. Le tout porté par une versatilité hors pair : envoûtant sur de la house (« Pêche passion »), touchant sur une trap ralentie (« Bougie ») ou bon kickeur sur de la west (« GTALG »), malgré une chemise hawaïenne fluo plutôt douteuse

Par Victor Dimitrov

Cover de Nichen de VEN1 par Yaz Artwork

© Yaz Artwork

5 - DMVP – Sherifflazone 

Sherifflazone se réveille DMV Crank, mange DMV Crank, dort DMV Crank, et tenait à faire de ce style le point d’orgue de son run de singles encensés par la critique américaine avant même la française (!). Voilà donc DMVP, son premier projet sorti en janvier 2025, avant d’enchaîner avec sa réédition DMVP EXTEND en mai, soit 21 morceaux en tout.

La DMV Crank (tirée de la free car music, littéralement la « musique de voleur de voiture ») est un style de rap importé de Washington DC, du Maryland et de Virginie, basé sur des rythmiques extrêmement cadencées et rebondissantes, devenu le défouloir d’un gangsta rap underground 3.0 de là-bas. En gros, un style taillé contre son gré pour se la péter dans vos soirées rap parisiennes, mais loin d’être game changer. La force de DMVP réside alors sans doute en la capacité du jeune Évry-Courcouronnais à adapter un style difficile d’accès en une musique intelligible pour un public français. Moins d’appels au meurtre, plus d’egotrip, mais toujours la même énergie violente et quasi mécanique dans les instrus, surtout celles composées par le Sheriff lui-même, frappées à grands coups de bells et de notes de piano diaboliquement exutoires.

Le rappeur-producteur ne recrache pas bêtement ses influences, mais a bel et bien tenu à voyager et à s’imprégner de l’atmosphère DMV Crank, devenue un véritable lifestyle pas si loin de la Maison-Blanche, jusqu’à se faire adouber par la scène locale. Du glaçant featuring avec Skino sur « MOOSE », l’un des cracks outre-Atlantique du genre, aux rares morceaux où il quitte son esthétique de prédilection pour proposer une surprenante douceur (« FAST FORD », « DMVP »), le projet offre une médiation culturelle d’une fraîcheur époustouflante, et prouve encore une fois que le rap français aurait tort de ne pas s’inspirer de ses grand·e·s frères et sœurs américain·e·s.

Par Cyprien Joly

Cover DMVP Sherifflazone par Gio Vaun

© Gio Vaun

4 - GRÜNT #70 – TH 

Un hangar vide, un 4 × 4 noir mat menaçant et une table métallique froide aux allures de bloc opératoire. C’est sur ce terrain macabre que va opérer le chirurgien TH pour son GRÜNT #70. Sous la surveillance de robot chien et avec un bras robotique casqué comme seul spectateur, le rappeur de Bondy livre le freestyle le plus marquant de l’année en guise de promo pour sa deuxième mixtape, ALGORITHME.

Si « POKÉMON » et « METRO STATION » laissaient entrevoir un TH plus mélodieux, la proposition délivrée ici est brute, sans compromis et s’impose implicitement comme la suite d’E-TRAP. On y retrouve le même récit d’un quotidien sombre et d’un avenir qui l’est tout autant, ponctué par des menaces au couteau mal aiguisé et des fulgurances de lucidité sur la société actuelle. Un cocktail qu’on a déjà goûté et dont on ne se lasse pas. Mais surtout un cocktail Molotov qui menace d’exploser à tout moment comme sur « MIAM MIAM MIAM » qui reflète à lui seul l’intensité brutalisante de sa prestation.

En compilant sa performance dans un EP, TH anticipe le traditionnel « sortez-le sur les plateformes ! » et nous offre l’occasion de glisser un freestyle – certes moins impressionnant que l’enregistrement originel – parmi les meilleurs projets de l’année. Si dans « Trucs sentimentaux », BEN plg se souvient des « mecs au fond dans la Grünt de Lesram », de notre côté, on restera marqué par la puissance et le lâcher-prise du Bondynois. Pourtant, il avait tenté de nous avertir quelques mois plus tôt sur « AB***KA*** » : « J’ai laissé ma haine prendre le dessus, la bête j’peux plus la retenir. »

Par Antoine Gallardo

Cover de GRÜNT #70 de TH par Noviceland

© Noviceland

3 - EXTASIA – Ino Casablanca 

C’est une arrivée en trombe dans un rap français qui commence à tourner en rond. Alors quand Mosaïque réfléchit à sa couverture de fin d’année, la réponse est difficilement autre chose que ce nom composé dont il refuse encore de donner l’explication complète : Ino Casablanca. « 2k25, j’suis le rookie, j’ai à peine bougé le p’tit doigt », rappe-t-il dans son single « DIMA RAVE ».

À l’occasion de sa première une de magazine, le Toulousain enfourche une moto, bien déterminé à ne pas se contenter de la troisième place du podium. Le bandage de Karim Benzema au poignet témoigne de son sens sacrificiel pour y arriver. « La souffrance liée au travail », c’était d’ailleurs la signification de son premier projet TAMARA, sorti en début d’année, qui laissait déjà entrevoir un artiste capable d’installer un « NOUVO GROOVE ». Avec « ALBUFEIRA », « PARAPLUI », « CIAO, MY LOVE ! » ou « FUCK LARR », le rappeur posait les bases de sa voix de velours portée par une diction nonchalante et un son percussif. Neuf mois plus tard, le « rebeu stache-mou » continue d’imposer sa patte sur EXTASIA avec ce même ton insolent qui a fait l’unanimité dans les bureaux de Mosaïque. Cette griffe s’accorde à des textes qui laissent transparaître les pensées d’un vingtenaire en ébullition : drôles, introspectifs et perspicaces. L’interprète a d’ailleurs troqué sa mélancolie pour des rimes plus mordantes. Et celles-ci vont jusqu’à friser le gimmick sur des notes andalouses tout aussi entêtantes.

Mais le clou de l’album réside surtout dans sa capacité à mêler des sonorités qui ont façonné les enfants de la diaspora maghrébine comme lui (et moi). Ino Casablanca insuffle à son rap une revisite du chaâbi et du malhoune, des musiques marocaines traditionnellement festives. Résultat : un espace sonore où les générations transfuges peuvent se reconnaître plus que jamais. S’illustrent également des titres aux inspirations caribéennes plus assumées qu’en janvier 2025 avec l’irrésistible kompa « KITLÉ » et le bouyon « BLICKY » en duo avec LinLin. Avec EXTASIA, Ino signe l’un des disques les plus fédérateurs de l’année, chez les initié·es mais pas que. Et 2026 s’annonce comme un vrai tremplin : l’artiste débarque en Y avec toutes les cartes en main pour conquérir les cœurs.

Par Chaïmaa Alioui

Cover d'Ino Casablanca par TOXINE, Martin Sarda & Hisaé Productions

© TOXINE, Martin Sarda & Hisaé Productions

2 - PRETTY DOLLCORPSE – Ptite Soeur, FEMTOGO, neophron 

« L’enfant seul, c’est toi, eux, lui, elle. » L’enfant seul, c’est Oxmo, FEMTOGO, Ptite Soeur. Au fond, toustes la même souffrance. Vingt-sept ans après Opéra Puccino et dans une version vomitive qui ne se cache pas de l’être, les deux artistes rappent leurs enfances meurtries. De quoi éloigner l’envie de commenter un album qui leur appartient trop. Que dire d’un disque où tout est déjà implacablement dit à l’intérieur ? Que dire d’un disque qui provoque à la fois la volonté de ne jamais y retourner et celle de ne jamais cesser de l’écouter ? Pas grand-chose, si ce n’est saluer – avec cette deuxième place – l’onde de choc absolue et le doigt d’honneur bien tendu à une industrie et à une société qui s’étaient juré de les garder six pieds sous terre.

Car PRETTY DOLLCORPSE (« Joli cadavre de poupée ») n’est pas qu’une délivrance de deux mômes broyé·es par un système de violence, c’est une vengeance. « La peur change de camp, bande de putes », lance un FEMTOGO hargneux, dès la deuxième piste. Tout au long des sept premiers morceaux, le duo se prend par la main pour expulser les cadavres de leurs traumatismes. L’étau se resserre à partir de « BACHA BAZI WHISTLEBLOWER » où les drums se taisent pour laisser place à la première confession : « À 14 ans, avec Soeur, on se faisait groomer. » S’ensuit alors un dégueulis de vérités régurgitées par les basses grésillantes de neophron et les variations de voix démoniaques de la rappeuse. L’apothéose étant sûrement les morceaux « EVIL KNIEVEL » et « SIXTH FLOOR » dont les synthés oppressants servent un dernier déferlement de spasmes avant de rendre l’âme.

Laissant derrière eux les corps nécrosés de leur enfance, Ptite Soeur et FEMTOGO choisissent de ne pas se retourner sur « les monstres si méchants » de leur passé. Consciente d’avoir dû « mourir pour prospérer », la rappeuse remercie alors neophron « d’avoir fait partie des premiers à [la] concevoir », attestant ici de sa renaissance en musique. Sur les quatre derniers morceaux, la cacophonie s’apaise et les voix des deux artistes ne se croisent plus, chacun ayant besoin d’un moment privilégié avec celleux qu’iels étaient. Dans « MIRRROIR » et « P***** D* C**** », Ptite Soeur évoque sa dysphorie de genre et ses pensées noires. FEMTOGO, lui, retient ses sanglots pour demander pardon « au gamin qu’[il a] mis sur la cover » (« SEPTICÉMIE »). Après avoir passé la moitié de l’album dans les enfers et l’abandon des cieux, l’espoir d’un au-delà existe enfin. « Aussi pourris soient-ils, oublie le mal qu’ils t’ont fait, vas-y, vole avec tes ailes », s’égosille le rappeur dont la bougie laissée allumée par Oxmo vient de s’éteindre. « LE MÔME », c’est toi, eux, lui, elle. 

Par Lise Lacombe

Pochette de PRETTY DOLLCORPSE de Ptite Sœur, FEMTOGO, neophron par Tenzin

©Tenzin

1 - MEGA BBL – Theodora 

Août 2024. Alors que le shooting de notre couverture avec Theodora se prépare et que l’on sillonne les festivals, la mixtape BBL résonne déjà dans les enceintes de notre Clio 4. Le projet n’est pas encore sorti, mais comme le veut la coutume, les bons vieux journalistes ont droit aux avant-premières. Avions-nous conscience des bâtons de dynamite que nous avions entre les mains ? Absolument pas, mais le coup de cœur est immédiat.

Chez Mosaïque, on écoute Theodora depuis (presque) le début. Les deux premiers tomes de Lili Aux Paradis Artificiels avaient d’ailleurs été chroniqués dans ces colonnes. Nous n’en demandions donc pas plus pour nous embarquer : le potentiel est immense, encore faut-il que le public soit réceptif. Le 18 septembre 2024, nous avons l’honneur de dévoiler en exclusivité ces trois mots : BAD BOY LOVESTORY, et d’annoncer l’arrivée imminente du disque, quelques jours avant que « KONGOLESE SOUS BBL » allume la mèche pour de bon. S’ensuivent un raz de marée rose et une Boss Lady mania déjà pop culturisée à tout jamais.

L’artiste va finalement régner sans partage sur l’année 2025 jusqu’à la sortie de la réédition explosive MEGA BBL. Les featurings, impensables quelques mois plus tôt, sont à la hauteur du mythe en construction. Une danse envoûtante avec Luidji, la variété parfaite avec Juliette Armanet et le point d’orgue artistique « MASOKO NA MABELE » avec Thisizlondon. Même sur « ZOU BISOU » avec Jul, Theodora éclipse sans forcer la brève et paresseuse apparition du rappeur marseillais. Ce futur classique, qui renferme les ficelles d’un nouveau son qui vient de chez nous et seulement de chez nous, a tout pour redessiner les codes de la musique populaire. Qui aurait pu imaginer, un an en arrière, le rugueux « DO U WANNA ? » propulsé single d’or ?

Le BBL sound, généreux, imparfait et archi-hybridé, crédibilise l’expérimental tout en ouvrant la porte à de nouvelles représentations afrodescendantes. La Dionysienne rassemble autour d’elle une jeunesse assommée par le Covid et la poussiéreuse France de Macron qui cherchait sans doute son visage. C’est donc sans hésiter que MEGA BBL, dont l’impact est encore difficile à mesurer, s’impose tout en haut de ce classement de fin d’année, la rédaction étant persuadée qu’il comptera parmi les disques les plus importants de la décennie. 

Par Thibaud Hue

pochette de MEGA BBL de Theodora par Lea Esmaili

© Léa Esmaili

Retrouve cet article dans le numéro 12 de Mosaïque N°12 - PACK OR Découvrir