Tu viens de sortir ton premier album Ithaque. Pourquoi avoir choisi de faire ce format en début de carrière ?
L’importance que ce chapitre musical m’a poussé à en assumer pleinement la direction. Je le vois comme un voyage qui m’a permis d’être plus honnête sur ce que je fais, ce que je ressens et ce que je vis. Ce ne sera peut-être pas le plus grand projet de ma vie, ni le seul, mais à cet instant, le définir comme un album avait du sens. Il marque une étape de mon parcours.
Est-ce une référence au voyage d’Ulysse dans L'Odyssée d’Homère ?
En un an et demi, j’ai produit énormément de morceaux et très peu ont été gardés. On a conservé le nectar et tout se lie, comme le voyage d’Ulysse vers Ithaque. Je suis fan de mythologie grecque. D’ailleurs, plus jeune, j'ai beaucoup joué aux jeux Age of Empires ou Age of Mythology. Et L'Odyssée est une œuvre qui me passionne. Je conseille à tout le monde de la lire, la façon dont elle est écrite est magnifique. Ce n’est pas en prose, mais il y a énormément de rimes, presque une forme de poésie. Le récit est intéressant, il raconte la guerre de Troyes à travers le retour d’Ulysse vers Ithaque qui dure dix ans. Dans mon album, il y a aussi cet aspect initiatique, de partir à la recherche de quelque chose. On ne sait pas où on va, ni quand on rentre. Les onze morceaux du projet représentent toutes les îles sur lesquelles s’arrête Ulysse. De la même façon, chaque titre incarne des épisodes de ma vie.
As-tu été inspiré par un ou des albums durant la création de ce disque ?
Pas spécialement. Certaines sonorités viennent de la musique néoclassique, dont des compositeurs comme Hans Zimmer. J’aimerais beaucoup travailler avec lui ou avec Ludwig Göransson. Je m'inspire aussi d’artistes de Toronto comme The Weeknd, ou de ceux de l'écurie OVO, comme Drake et PARTYNEXTDOOR qui, pour moi, est un artiste hyper complet.
Dans le teaser qui annonce ton album, on entend le message d’un membre de ta famille en italien. Comment tes origines influencent-elles ta manière de faire de la musique ?
C'est mon grand-père de 94 ans qu'on entend. On voit rarement des membres de ma famille et c’est la première fois que je revendique mes origines. Je suis 100 % italien, plus précisément de Sardaigne et de Rome. Cette confession m'a permis de les assumer pleinement et d'aborder le sujet honnêtement. Je ne suis plus uniquement un pixel, il y a un peu plus de la personne sous la cagoule dans cet album. C'est une œuvre qui est très personnelle.
Aimerais-tu rapper en italien un jour ?
Je ne sais pas. Je suis un fils d'immigrés, donc on va sentir qu'il y a un petit décalage, parce que je n’ai pas l’argot actuel. Je dirais des trucs qui sont grave démodés, l'équivalent pour eux du mot « swag » [rires]. Mais travailler avec des Italiens, pourquoi pas ! Je suis déjà en contact avec des rappeurs de Sardaigne et de Milan. J'aimerais bien pouvoir me poser avec eux, échanger et découvrir leur processus créatif.
Sur Ithaque, il y a un morceau en collaboration avec la rappeuse Zinée - aussi ta copine - qui s’appelle « Malenia & Miquella », en référence au jeu Elden Ring. Pourquoi ce nom ?
Sur ce titre avec Zinée, on parle de nos pères respectifs. On ne voulait pas faire un morceau de couple, mais plutôt parler de la figure paternelle qui peut disparaître physiquement ou psychologiquement à travers Malenia et Miquella. Ils sont frère et sœur dans le jeu Elden Ring auquel Zinée joue beaucoup, Malenia fait partie de ses personnages préférés. Pour moi, la musique fonctionne aussi comme un jeu vidéo. Quand je fais une prod, que j'enregistre, ou que je suis sur mon logiciel, je joue à un jeu. Et puis, c'était important que Zinée soit présente sur mon projet.

© Dante Palma
Y a-t-il une forme d’émulation artistique entre vous ?
On s'est rencontrés au Grünt Festival il y a un an et la musique est venue naturellement entre nous après. On fait du son ensemble parce qu'on aime cet art. Quand tu exerces la même passion que quelqu’un, tu n’as même plus besoin de parler, on se comprend tout de suite.
Quel regard portes-tu sur sa carrière ?
Elle a signé jeune dans un contexte pas facile. À mes yeux, elle est l’une des rappeuses les plus fortes de la francophonie actuellement ; je sais ce qui se prépare en ce moment, je suis confiant, et je ne le dis pas parce qu'on est ensemble ! Je trouve aussi qu’il est important qu’une artiste comme elle existe dans le paysage musical. Zinée souffre d’endométriose, une maladie gynécologique chronique qui attaque le système immunitaire. Je l’encourage chaque jour à continuer de s’exprimer sur le sujet.
La scène rap suisse a longtemps été mise à l’écart du rap francophone. Que penses-tu de son évolution ?
Je viens de Genève, la deuxième plus grande ville de Suisse, mais j’ai grandi à Bellevue. Pour mon secteur, ce que je fais aujourd’hui est déjà une victoire. Mais je ne veux pas être le porte-étendard de tout un pays. Je veux simplement représenter mon quartier, mes racines sardes et romaines ainsi que la famille que je me suis construite à Paris. Malgré tout, ce qui se passe ces dernières années dans le rap suisse me fait vraiment plaisir. Avec Mairo, on a quasiment grandi ensemble, on vient d’endroits limitrophes et on a commencé à rapper côte à côte. En 2013, Bel-Air, à Genève, était l'endroit où tout le monde se réunissait pour rapper, freestyler et danser ou même se battre [rires], notre équivalent de Châtelet. Dans mon album, le titre « Bel-Air en 2013 » est un hommage à ce lieu. Aujourd’hui, voir à quel point notre travail commence enfin à être compris est très satisfaisant. La Suisse a déjà une identité rap marquée, on n’a pas besoin de se forcer à se différencier du rap français. De nouveaux talents émergent partout, à Genève mais aussi à Lausanne avec poissonchat, par exemple, qui a rempli la Boule Noire à seulement 16 ans. D’autres comme a6el, Tom D. ou Tayron Kwidan’s prennent leur place. Je vois la Suisse comme une petite Belgique, on arrive doucement mais sûrement.

© Dante Palma
Qui sont tes inspirations en rap français ?
J’ai beaucoup écouté Djadja & Dinaz et SCH. PNL aussi, même si aujourd’hui je les écoute moins, « ma vie est déjà assez triste comme ça », comme dirait Mairo [rires]. Je consommais toute cette vague de rappeurs entre 2015 et 2018. À l’époque, quand on traînait dehors, on entendait aussi du DTF, Pins & Dimeh, MMZ, F430, des rappeurs plus niche. Maintenant, je crois que les seuls artistes que j'écoute font partie de mon entourage : Mairo, Zinée, Wallace Cleaver…
Quel·les sont ceux·celles qui ont bercé ton enfance ?
J’ai grandi avec beaucoup de musique classique, de musique de films, et de musique militaire parce que mon père était légionnaire. J'ai évolué avec des chants galvanisants comme « La prière du parachutiste ». Chez moi, on écoutait de la variété italienne comme Pino D'Angiò, Laura Pausini, Eros Ramazzotti. Puis, mes parents m’ont fait écouter Akon, Usher, 50 Cent ou encore les Black Eyed Peas. Quand j’ai découvert tout ça, j’ai pété un plomb.
Comment as-tu commencé la musique ?
Quand j’étais enfant, dès que je voyais un piano, je le touchais. Mes parents m’ont donc fait prendre des cours dès l’âge de 4 ans. Grâce au piano, je me suis ouvert à la musique. Puis, le rap est entré dans ma vie, notamment à travers les prods. Je me disais : « Ah mais c’est du piano en dessous de celui qui rappe ! » Celui du morceau « Still D.R.E » m’a beaucoup marqué. Les instruments ont une place centrale dans ma vie, c’est mon moyen d’expression.
D’ailleurs, tu es aussi beatmaker…
Oui, je produis souvent pour les autres. J'ai composé presque tout le dernier album de Django, et je compose aussi pour Zinée. J’écris, je topline et je suis ingé son. Depuis bientôt trois ans, je fais mes prods tout seul. Je préfère maîtriser toutes les variables, plutôt que de compter sur quelqu'un d'autre qui ne me traitera pas comme son égal, parce que je ne suis pas un artiste qui fait beaucoup de statistiques. Évidemment, s'il faut que je délègue, je le fais, mais j’aime composer et ça se passe mieux. Autant joindre l’utile à l’agréable.

© Dante Palma
Quelle est l’origine de ton nom de scène ?
Empty7 se prononce « Empty set ». En anglais, ça signifie : « ensemble vide ». Et en mathématiques, c’est une variable qui n’a pas de sens et qui est représentée par un symbole avec un rond et une barre transversale en diagonale. J’ai choisi ce nom parce que je me sens vide sans la musique. Parfois, on m’appelle juste « Empty », mais je déteste qu’on le prononce avec l’accent français.
Tu fais partie de ces artistes qui choisissent de rester anonymes en portant une cagoule, puis un drap. Pourquoi ?
Je ne me souviens pas de la première fois où j’ai mis la cagoule, mais je savais que je voulais être masqué. Je suis originaire d'une petite ville où tout le monde sait qui tu es et connaît tes proches. Je n'aime pas ça. De plus, il y a des choses que je dis dans ma musique que je ne veux pas que mon entourage sache. Avant, j’avais envie de faire une carrière universitaire. Si certains professeurs l’avaient su, ça aurait été compliqué. Ils n’auraient pas compris pourquoi il y a des têtes cramées dans mes clips. J’aime le fait que Empty puisse être n’importe qui et je veux qu'on m’écoute, pas qu'on me regarde. Le message est important, pas le messager.
Quels sont tes prochains objectifs ?
J’aimerais remplir ma première salle à Paris, qui est prévue le 24 février 2026 à la Boule Noire. J'ai envie de voir mon public pour de vrai et de vivre la musique avec eux. Et après, j’aimerais travailler avec d'autres artistes, d'autres beatmakers, d'autres auteurs, interprètes, compositeurs… Mais en attendant, je veux faire vivre ce projet. Peut-être une réédition.