Eesah Yasuke : « Au-delà de l’art, il y a une personne qui a besoin d’aide »

  • Propos recueillis par Imane Yogo Njee
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En 2024, Eesah Yasuke a troqué le micro pour les pinceaux le temps d’une pause musicale.  La peinture comme thérapie est devenue un moteur de création. Le résultat de cette nouvelle façon d’exprimer son art est exposé du 27 au 31 mai 2026, à la galerie Kiff & Marais. Pour « Mosaïque », l’artiste roubaisienne revient sur sa parenthèse hors de la musique, son engagement militant ainsi que son retour avec « Peppa Pig », un morceau pensé comme une réponse frontale au climat politique actuel. 

Comment as-tu réalisé que tu avais besoin d’une pause ? 

Mon corps a lâché. Si tu ne parles pas quand ça ne va pas, ton corps s’en charge pour toi. Une semaine avant ma pause, je perdais ma voix, j'avais beaucoup moins de coffre, j'étais tout le temps alitée, je faisais des crises de spasmophilie. Je suis une sportive et une artiste, j’aime bien dépasser mes limites, donc je n’écoute pas trop mon corps, mais cette fois, ça m’a prise de court. Cette pause est arrivée au bon moment, car j’ai enchaîné avec des problèmes cardiaques.

Que faisais-tu pendant ta pause ?

Je me suis énormément réfugiée dans la peinture parce que je n’arrivais plus à écrire, je n’avais plus d’inspiration. C’est devenu une vraie thérapie. Peindre jour et nuit m’a apaisée et m’a aidée à me canaliser pendant mes crises. Aujourd’hui encore, je regarde le monde différemment grâce à cet art. C’est aussi grâce à la peinture que j’ai retrouvé le goût de l’écriture. Un jour, dans mon petit atelier, je me suis retrouvée face à mes tableaux et j’ai commencé à entendre de la musique, un peu comme Kandinsky. À partir de ce moment-là, tout s’est débloqué. Je me suis remise à composer et j’ai développé un nouveau processus créatif dans lequel je peins en même temps que je fais de la musique.

Quelle a été ta première peinture ?

C'était une femme noire. Je m'étais inspirée de la photo d'une résistante sénégalaise, Aline Sitoé Diatta, sur laquelle elle est de profil avec une pipe en bouche. L’image est hyper forte.

Eesah Yasuke habillée en rouge

@ Moos Coulibaly

Les cauris sont très présents dans ton esthétique, ce coquillage a-t-il une signification particulière pour toi ?

L'intégration des cauris dans mon univers fait à la fois référence à mes origines, mais ils symbolisent aussi la richesse, parce qu’ils ont servi de monnaie. J’avais envie de montrer ma richesse culturelle en étant originaire de Côte d'Ivoire du côté de ma mère et du Portugal ainsi que du Cap-Vert du côté de mon père. Dans mes tableaux, je montre davantage mon africanité.

Depuis ton retour, tu milites activement pour la protection de l’enfance. Qu’as-tu appris de cet engagement de terrain ?  

J'ai fait mes premières manifestations pour la protection de l'enfance et contre la pédocriminalité l’année dernière. Je n’avais pas conscientisé le tabou et l’absence de personnes averties sur le sujet. Lorsque des nourrissons ont été agressés et violés à l’hôpital de Montreuil, nous n’étions que dix personnes à manifester. Les personnes qui passaient près de nous étaient indifférentes. Si on n'ouvre pas les yeux, on ne protège pas les enfants. J'ai envie de m'investir davantage pour cette cause.

Tu as toi-même subi des abus sexuels dans ton enfance. Où en es-tu de ton combat judiciaire personnel ?

J’ai été entendue par la brigade des mineurs et un certain nombre d’autres personnes ont été auditionnées. Quelques mois plus tard, l’affaire a malheureusement été classée sans suite… sans grande surprise. Je me suis demandé si je souhaitais poursuivre ces démarches, mais ça ne m’intéresse plus. Le système est défaillant, systémique. Je n’ai pas envie de m’épuiser pendant des années pour ne pas obtenir gain de cause. La meilleure des vengeances sera de réussir ma vie.

Tu avais annoncé ta pause musicale à travers une vidéo. Dans celle-ci, tu disais être déçue que le morceau « Turn up sur mes bobos » n’ait pas eu le retentissement souhaité. Vois-tu les choses autrement aujourd’hui ?

Ce morceau était symbolique, une volonté de me rendre justice à travers la musique. À sa sortie, il n’a pas eu la portée que j’espérais, ce qui a été une vraie douche froide. Avec le recul, j’ai compris que je ne devais pas attendre une guérison de mon art, il fallait simplement que je me soigne. On finit parfois par confondre la personne et l’artiste, ce qui peut devenir toxique. Au-delà de l’art, il y a une personne qui a besoin d’aide.

Eesah yasuke habillée en kaki

@ Moos Coulibaly

Comment as-tu su que tu étais prête à revenir dans l’espace public ?

Honnêtement, j'allais mieux. Je n’étais pas sûre de vouloir continuer la musique, mais je pense que mon esprit combatif m’a empêchée de partir. J’ai encore des sujets à aborder, sur la protection des enfants, mais aussi sur la montée de l’extrême droite. C’est d’ailleurs pour ça que je suis revenue avec « Peppa Pig », parce qu’ils commencent à trop prendre la confiance. J’ai des choses à dire mais surtout des choses à transmettre. 

La pochette de « Peppa Pig » est un cochon qui porte une perruque blonde, elle représente Donald Trump ?

Toute ressemblance à une personne connue est fortuite [rires]

Que symbolise le clip de « Peppa Pig » ?

Le clip me représente, des années plus tard, décrivant une réalité décevante dans laquelle on pointe toujours les mêmes injustices. Toute l’esthétique et l’architecture rappellent le totalitarisme d’un système dans lequel on est en train de glisser clairement. En me représentant vieille, j’avais envie de réconcilier les générations. On gagnerait à écouter nos aînés qui, pour certains, ont connu l’extrême droite. Beaucoup disent que nous n’avons jamais essayé ce bord politique, mais c’est faux. La France a même été collabo. Il suffit d’écouter les témoignages de ceux qui l’ont subi et vécu dans leur chair. En concert, quand je fais le morceau « XTREM » qui tape aussi sur l’extrême droite, ce sont des personnes âgées qui me disent merci.

Pochette de Peppa pig d'Eesah Yasuke

@ Moos Coulibaly

Aimerais-tu avoir un rôle dans le monde politique ?

C’est une question que je ne me suis jamais posée, je ne sais pas. Est-ce que vous voteriez pour moi [rires] ?

Tes peintures sont exposées à Paris jusqu’au 31 mai, peut-on espérer une prochaine exposition ?

Effectivement je donne une exposition dans une galerie qui s’appelle Kiff & Marais, du 27 au 31 mai 2026 et une autre prochainement dans le 19ᵉ dans un établissement qui s'appelle « La Galerie ». 

À quoi va ressembler ton prochain projet ?

Sur mon prochain disque, les sonorités vont varier et il y aura des références à la Côte d’Ivoire. Les thèmes sont multiples, mais je dirais avant tout la guérison, la résilience et la détermination, mais j’en ai déjà trop dit. Je reviens rechargée en créativité, ça va être savoureux ! 

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