« J’ai compris assez tard que ce monde était un monde d’hommes. » En première page du livre de Léa Esmaili, Malheureusement les femmes, la préface est écrite sous forme de loop. Une ode à la liberté des femmes et à l’art comme acte politique, et un rejet du regard dégoûtant des hommes. « Beurk. » Des affirmations qui se croisent entre elles tel un grand huit à la fête foraine, avec la Parisienne en tête de rame. L’art comme un jeu, instrument d’une vision qui n’a, elle, rien de ludique. Une cohabitation un peu folle qui va si bien à la photographe. C’est avec deux exemplaires sous le bras de ce joli recueil de photos à la couverture rose poudré qu’elle débarque dans nos bureaux. Alors que l’on s’empresse de le dévorer des yeux, elle reconnaît ne pas suivre les ventes de l’ouvrage sorti le 7 juillet dernier : « Ma façon de penser par rapport à tout ça est encore trop volatile. »
Cette légèreté traverse l’ensemble de ses projets. Pochette pour Theodora, clip pour Mac Miller et Thundercat, couverture pour le magazine L’Équipe, partenariats avec Nike ou Arsenal... le déroulé de son CV est absurde d’accomplissements à seulement 26 ans. « C’est triste, mais je ne me rends jamais compte de rien sur le moment, je prends conscience toujours très longtemps après », s’excuserait-elle presque. Derrière cette humilité sincère où l’on ne devine jamais une once de fausse modestie, une enfance heureuse mais où la réussite est exigeante : « Pour mes parents, je dois sans arrêt être excellente dans tout. Plus jeune, je devais être première de la classe. Il faut presque que j’aie un oscar pour qu’ils se disent que c’est bon ! »
Le clip qui a changé sa vie
Si ce n’est pas encore la statuette américaine, la Flamme de la cover de l’année qu’elle reçoit en 2026 pour l’album MEGA BBL est une première validation. « Le fait de passer à la télé, c’était un truc pour eux », rigole celle qui sait depuis l’âge de 8 ans qu’elle veut faire du cinéma, de la photo, de l’art. Mais pour ses parents – aujourd’hui encourageants, tient-elle à souligner –, ce parcours est trop risqué : « Pour eux, avoir un beau métier, c’était être médecin ou avocat. » Une intransigeance qui s’est forgée entre l’Iran et la France : « Mon père est arrivé seul, et ma mère avec ses parents en tant que réfugiés politiques. Ils se sont retrouvés entassés en HLM et ma mère s’est promis de réussir. Ils en ont gardé une peur constante de perdre ce qu’ils ont acquis. » Léa fera donc un bac S, puis une double licence droit-commerce, histoire de rassurer la famille. Ce tracé très scolaire lui permet toutefois de rencontrer Yvnnis, dont elle est la marraine à la fac. « Un jour, il m’a dit qu’il faisait de la musique, et j’ai fait sa première pochette, ETERNAL YOUTH. Je continue à travailler avec lui aujourd’hui. Comme quoi, avoir fait cette école, ça m’a amené du bon ! » s’amuse Léa.
La rencontre donne aussi naissance au premier clip qui a « changé sa vie » : « PAULETA », sorti en septembre 2024. Mélange de VFX, de stop motion et de set designs loufoques, le visuel est « what the fuck ». À l’image de l’artiste, qui signe une première ouverture sur son monde décalé et absurde après deux ans à s’illustrer en tant que photographe sans « oser aller jusqu’au bout » de sa créativité. La jeune réalisatrice est consciente de lutter contre un syndrome de l’imposteur tenace. « Je n’ai pas fait d’école de cinéma ou de photo, j’ai tout appris sur le terrain. Lors de mes premiers shootings studio, je faisais la lumière un peu au hasard [rires], et j’étais stressée de montrer que je ne savais pas faire. »
Après « PAULETA » s’enchaînent des publicités pour O’Tacos et Undercover, et puis une évidence : Theodora. Après une première collaboration sur le tome 2 de Lili Aux Paradis Artificiels, elle est à la manette de BAD BOY LOVESTORY, puis de la réédition MEGA BBL et du clip « MASSOKO NA MABELE ». « Visuellement, Theodora a vraiment innové. Avec elle, je suis très libre, et elle m’inspire », assure Léa, qui se souvient des débuts à ses côtés : « Pour la première cover qu’on a faite, on avait très peu de budget. On avait fait la décoration et la découpe des rideaux nous-mêmes, il y avait un tout petit coin make-up et une heure max pour shooter. » Dans le sillon de la star nationale, l’année 2024 de Léa est un tournant où « tout est allé très vite ».

Plus proche de Sean Baker que de Nolan
Elle profite de cette vague pour passer un step et filmer son premier court métrage : Skipping School, une déambulation dans les rues de Los Angeles à travers les yeux de quatre adolescents rencontrés par hasard dans un fast-food. Une célébration de l’innocence de notre enfant intérieur que Léa tente à tout prix de maintenir en vie. Son enfant intérieur à elle rêve d’un premier long métrage. Le cinéma fait partie de ses premiers souvenirs : « Chaque fois que je sortais d’une séance, je me disais que je voulais faire ressentir ça, moi aussi. » Match Point est le premier film qui la marque. « Malheureusement, c’est une réalisation de Woody Allen... Je ne pouvais pas savoir à l’époque. Aujourd’hui, je ne regarde plus ses films, il est trop tordu [le réalisateur est notamment accusé par sa fille adoptive d’attouchements sexuels] », explique Léa, qui a ensuite été « fanatique » de Stanley Kubrick, puis « obsessionnelle » de Xavier Dolan. Elle se souvient de l’avoir vu gagner des prix au Festival de Cannes à 27 ans en se disant : « C’est trop facile, je vais faire ça. »
Si la route n’est pas si simple, la réalisatrice a fait le plus dur en se faisant un nom. Elle prépare déjà l’écriture d’un premier film qu’elle espère concrétiser dans les deux prochaines années : « Ce sera un peu bizarre, dérangeant, archi-absurde, avec des décalages. C’est assez proche de mon travail actuel. Ce n’est pas gore, mais il peut y avoir quelque chose d’inconfortable. » Plus proche de Sean Baker – Tangerine, The Florida Project – que de Christopher Nolan, dont elle n’a pas aimé le dernier opus, Léa voit l’art comme une façon d’être ancrée dans la vraie vie sans la reproduire telle quelle. « Ne pas avoir une forme dramatique permet d’interloquer davantage. Même si le fond est extrêmement grave, il peut être amené de manière drôle », conclut-elle sur notre petite terrasse avec vue sur le cimetière de Clichy. Pas de quoi perturber la photographe : « J’aime bien. » Cohérente.