« On assistait au déploiement du monument. » La création de 444 Nuits, Sheldon, co-fondateur de la 75e Session, s’en rappelle très bien : « C’est un album de ouf, un classique dans le cœur des gens. » À l’époque, Népal a déjà sorti plusieurs mixtapes et se fait un nom dans l’underground rap parisien, mais ce double disque, dévoilé le 4 juillet 2016, s’impose comme la première pièce majeure de sa discographie : « C’est juste le premier vrai projet de mon pote, que je trouve être le meilleur rappeur de la galaxie. Il était tellement en avance sur nous », abonde Sheldon sur le canapé des nouveaux locaux de son label. « Suga Suga », « Rien d’spécial », « Malik al mawt », « 444 Nuits » ... autant de morceaux devenus cultes qui ont pourtant été faits « de bric et de broc » à plusieurs endroits : au dojo qui était alors « complètement embryonnaire avec peu de matériel », dans le jardin d’une maison de campagne ou encore dans l’appartement des Fixpen Sill (le groupe de Keroué et Vidji) à Montreuil.
Keroué confirme : « La grosse force de Clément, c’était de réussir à bricoler avec peu de moyens. » Comme ce jour où il débarque à leur apparement pour enregistrer « Overdab », convaincu qu’il lui faut un titre avec une énergie brute : « À l’époque, on se rendait compte que le dab commençait à être dépassé, donc on rigolait sur l’idée de faire un “overdab”. Au mix du son, on hurlait dans la cabine, c’était un lâcher-prise total. L’époque était bénie, on ne réfléchissait pas trop au résultat, on enregistrait juste entre potes. » Si la spontanéité de la période est indéniable, Népal sait pourtant où il va en construisant 444 Nuits. « Dès le départ, il savait que ce serait un double volet, le nombre de morceaux, les énergies qu’il allait mettre dans chaque titre... un vrai chef d’orchestre. » Il se dit aussi que KLM, de son autre nom, arrivait parfois dès 7 h du matin au dojo pour s’enregistrer dans son coin avec « son micro, ses effets, sa prod », précise Keroué. « C’était quelqu’un qui était seul avec ses ambitions et qui voulait garder sa musique le plus personnel possible jusqu’au bout du processus. »

« En 2015-2016, on passait énormément de temps à parler de la musique des uns et des autres, mais lui parlait très peu », corrobore Sheldon, qui se souvient d’avoir beaucoup plus échangé pour Adios Bahamas. Car Népal n’était pas du genre à laisser facilement les autres pénétrer dans sa démarche créative : « Humainement, il pouvait être très conciliant, mais artistiquement, il était têtu. C’est ce que j’ai toujours trouvé le plus inspirant chez lui : l’exigence qu’il a eue très tôt avec lui-même. » Si le Grand Master Splinter n’évoquait pas ouvertement ses idées, il fait tout de même part au Fixpen Sill, lors d’une séance photo sur le balcon de leur appartement, de son envie d’associer des Pokémon à chaque collaborateur de l’album. « Il nous a demandé lequel on voulait, mais je n’en savais rien du tout [rires]. Je lui ai dit de décider pour moi et il a pris Porygon », s’amuse Keroué. Dans le livret du disque, Porygon est bel et bien posé sur son épaule gauche. L’objet est divisé en deux faces avec un CD rouge et un CD bleu en référence – là aussi – à la saga Nintendo.