Calbo d'Ärsenik : « On a changé la donne »

  • Propos recueillis par Thibaud Hue
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[Calbo est décédé le 4 janvier 2026 à 52 ans. Il avait accordé à « Mosaïque » l’une de ses dernières prises de parole.] Alors que Zinédine Zidane et Emmanuel Petit décrochent la première étoile et font déborder les Champs-Élysées, le rap est en pleine ébullition. En 1998, la Fonky Family, NTM, Busta Flex, Oxmo Puccino, Les Sages Poètes de la rue, Ideal J ou encore Fabe sortent un disque marquant. Un tremblement de terre dont les secousses provoquent toujours des répliques, trente ans après. Au beau milieu de cette année bénie, Calbo et Lino d’Ärsenik sortent en juin « Quelques gouttes suffisent ». Les deux frères du Val-d’Oise, crocodile vert et survêt blanc, laissent à la postérité un album de rimes tranchantes. Témoin de cette première époque dorée, Calbo nous raconte l’Histoire.

À partir de quand perçois-tu les prémices du premier âge d’or du rap français ?

Il faut remonter en 1996. La compilation Hostile Hip Hop fait émerger une masse de rappeurs différents avec chacun leur technique. Lunatic, X-Men, mais aussi nous, Ärsenik, et plein d’autres. On était nombreux et bons ! On se tirait vers le haut. C’est également à partir de là que les membres du Secteur Ä, dont on faisait partie, ont explosé [collectif emmené par le Ministère A.M.E.R., Doc Gynéco, les Nèg’ Marrons ou encore Pit Baccardi], avec des disques d’or dans tous les sens. On passait de mecs de la street à resta de la France. La bascule se fait là.

Pourquoi l’année 1998 est-elle si marquante ?

Une histoire d’accumulation. Le fait qu’il y ait beaucoup de collectifs talentueux au même moment a donné une certaine ampleur au rap français. La Fonky Family, Oxmo Puccino, Fabe... on écoutait tout ce qui sortait – j’ai particulièrement adoré l’album de la FF – mais sans s’inspirer, chacun faisait son truc. C’était un eldorado. Les maisons de disques avaient beaucoup d’argent. Elles ne bégayaient pas, et elles se sont beaucoup gavées sur nos côtes. Le rap faisait rentrer des sous et tombait à pic. L’indépendant commençait aussi à exploser, avec 45 Scientific.

Cette année-là, avec Lino, vous sortez Quelques gouttes suffisent, votre premier album. Aviez-vous la pression d’arriver à un tournant comme celui-ci ?

Cette pression a pu exister, mais pas pour nous. Notre musique ne ressemblait pas à celle des autres, et on était prêts. On mettait du poison dans nos morceaux. Il faut aussi dire que le plan était très bien ficelé grâce à un génie qui s’appelle Kenzy [considéré comme la tête pen- sante du Secteur Ä]. Il avait tout prévu. Le contrat, c’était de participer à des compilations et à des featurings pour faire découvrir Ärsenik. Selon lui, on avait un style compliqué et il fallait que le public s’habitue à nous écouter. Puis un jour, on a lu dans Radikal : « À quand l’album d’Ärsenik ? » Quand ce mot d’ordre est tombé, c’était le moment de se rendre au studio. On enregistrait pendant que l’attente continuait de monter. Dis-toi que Laurent Bouneau passait sur Skyrock la maquette de « Boxe avec les mots » avant même d’avoir la version définitive !

Pourquoi ce nom d’album ?

Encore un coup de Kenzy ! Ce n’était pas un simple manager, il donnait beaucoup d’idées. Le professeur dicte la dissertation, à nous de nous emparer du sujet. C’est lui qui a proposé l’idée du thème du morceau « J’t’emmerde », sur notre deuxième album. Il acceptait aussi nos folies. À l’origine, la cover de Quelques gouttes suffisent devait être réalisée avec de gros moyens grâce à la maison de disques : un bâtiment, un décor à la Mad Max, des photographes... Le jour du shoot, on débarque avec nos complets blancs Lacoste, alors qu’il y avait déjà beaucoup de tenues sur place. On s’assoit sur le canapé à l’entrée de l’entrepôt où on devait faire la séance. Le photographe nous prend, la photo sort, et on se dit : « Ah bah ! voilà la pochette ! Ärsenik en haut et c’est bon. » On s’est excusés auprès de tous ceux qui s’étaient déplacés. Kenzy a accepté tout de suite notre choix. L’anecdote résume bien notre état d’esprit de l’époque qui se ressentait dans notre rap. Pas de calcul, pas de fioriture, on se suffit à nous-mêmes.

Aviez-vous déjà la sensation que l’album pouvait être un gros succès ?

Pas du tout, mais il y avait quand même quelques indices. Lorsqu’on enchaînait les compilations, on avait reçu un disque de coton du SNEP, avec écrit « Ärsenick » dessus [rires]. Cette certification était donnée aux espoirs, ceux en qui l’on croyait pour faire un disque d’or. Mais il n’y avait pas encore Internet. C’était difficile de jauger l’engouement. Quelques jours avant la sortie de l’album, on a eu un coup de chaud avec Lino. Qui allait écouter et acheter l’album de deux mecs de Villiers-le-Bel ? Pourquoi nos histoires toucheraient-elles les gens ? Quand le disque d’or est arrivé pour de vrai en quelques semaines, on s’est rendu compte de ce qu’on avait fait.

Comment vivez-vous la sortie ?

On est passés des escaliers aux escalators. Des portes fermées aux coulissantes. Des vigiles qui nous bloquent aux haies d’honneur. Et comme tout mec de cité, on rêvait d’abord de briller chez nous. J’avais acheté cash une Golf IV que je garais en bas du quartier, on a redécoré notre chambre aussi, mais pas plus. On vient d’une famille nombreuse de neuf enfants, qui nous a transmis une modestie naturelle. À la maison, Ärsenik n’existait pas. On s’excusait presque de toucher plus d’argent que nos parents. Notre premier concert était en première partie de la tournée de Passi. C’est fou parce qu’on était déjà disque d’or. La foule était mélangée entre ses fans et les nôtres. On ne pensait même pas qu’on avait notre public ! Ensuite, la machine était lancée : Bisso Na Bisso, puis un deuxième album. C’était non-stop.

Le rappeur Calbo d'Ärsenik avec son frère Lino

© Jessica Attia / Abcdr du Son

À quel moment conscientises-tu l’impact culturel du disque ?

Aujourd’hui, avec les années. Pendant le Covid, je faisais des visios tous les jours avec des artistes, et je leur demandais ce qu’ils avaient ressenti en écoutant pour la première fois Quelques gouttes suffisent. J’appelais Akhenaton, les gars de Raggasonic, et c’était intéressant parce que finalement, je n’avais jamais su ce qu’ils en avaient pensé. Ils m’ont tous affirmé qu’à la sortie, ils se sont dit : « Waouh ! c’est quoi, ces ovnis ? » Les membres de Time Bomb nous le disaient déjà à l’époque. Ils écoutaient nos albums, ils décortiquaient nos lyrics. Notre musique a forcément influencé ceux d’après. On a fait remarquer à beaucoup de groupes de la génération suivante leur ressemblance avec nous... Comme avec un Booba ou un Rocca, il y a eu un avant et un après.

Aujourd’hui, on s’accorde à dire que ce premier album est un classique. As-tu le même sentiment ?

Quelques gouttes suffisent est un classique. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est le public qui décide ! Les gars achètent et achètent encore. Certains l’ont tellement écouté en voiture que le disque est rayé. On a fait d’autres morceaux depuis, mais quand on monte sur scène, on nous demande toujours ceux de 1998, comme « Boxe avec les mots ». C’est ça, un classique.

On entend d’ailleurs la voix d’Assia sur deux refrains, chanteuse pour laquelle tu as écrit au début des années 2000. As-tu aimé cet exercice ?

J’y ai pris goût et je continue de le faire aujourd’hui. Si tu écris bien, tu es demandé. Quand tu es un bon menuisier, les gens viennent te chercher pour leur maison ! Cet exercice me sort de mon quotidien de rap. Et écrire pour la chanson, je trouve ça plus facile. Il y a moins de mesures. En plus, j’étais doué en dissertation, alors c’était plaisant de rentrer dans la peau d’une chanteuse. Assia, c’était ma première fois, et le succès a été direct avec « Elle est à toi ».

Et il y a aussi eu l’épisode Sheryfa Luna !

Je n’ai pas écrit pour elle, mais je l’ai découverte. Je l’ai rencontrée à Évreux, elle avait seulement 14 ou 15 ans, et je lui ai demandé de revenir me voir un peu plus tard, ce qu’elle a fait. Elle avait de la volonté, en danse et en chant. On a fait plusieurs titres en studio avant qu’elle ne me parle de son envie de faire Popstars. Je ne l’ai pas retenue, je lui ai dit : « Tu veux le faire, d’accord, mais il faut gagner. » Quand elle a atteint la finale, elle m’a appelé pour me demander ce qui allait se passer. Je lui ai répondu : « Tu as toujours voulu cette carrière musicale, alors fonce. » C’était sûr que M6 allait prendre la suite pour la promouvoir, mais elle a eu ce respect de m’en parler avant de faire quoi que ce soit. Puis, elle a eu la réussite qu’on connaît. Elle était entres de bonnes mains, notamment avec Sulee B Wax, qui a fait un album avec elle. Ça me suffisait.

Le rappeur Calbo d'Ärsenik

Pour t’entendre en solo pour la première fois, il a fallu patienter jusqu’à 2013. Pourquoi avoir attendu autant d’années pour te lancer ?

Faire de la musique en solo, ce n’était pas dans mon disque interne. J’avais trop l’habitude de fonctionner en groupe. Puis j’ai vu Lino se lancer, et j’avais tout ce qu’il fallait à disposition pour faire du son. Je me suis rendu compte que c’était aussi sympa d’être seul et d’avoir le temps. J’ai eu envie d’écrire à nouveau lorsque je me suis lancé dans des concepts et des histoires qui ne parlaient pas de moi. Un jour, j’ai rencontré un SDF dans la rue, je l’ai enregistré au dictaphone et j’ai fait un morceau avec ses mots. De la même manière, je suis allé dans une maison de femmes battues pour discuter avec elles et ensuite raconter leur vie. J’ai pris mon temps parce que je voulais vivre un peu aussi. Pendant toutes ces années de tournée, nos valises n’étaient jamais défaites. Tournée Bisso, tournée Ärsenik, tournée Secteur Ä... je n’étais jamais chez moi. Quand tu as des enfants, tu veux en profiter et souffler. Les vieux artistes tels que nous ont toujours pris leur temps, comme les vieux peintres.

Tu retournes au studio dans une ère de rap complètement différente. As-tu eu la tentation de t’adapter à ce qui se faisait ? C’était notamment la période Kaaris.

Franchement non. J’ai commencé pendant l’âge d’or du rap avec un style que je n’ai jamais lâché. Je ne veux pas reproduire celui des autres en moins bien. On me dit souvent : « C’est la trap maintenant ! » C’est bien qu’il y en ait pour tout le monde, mais celui qui m’écoute entendra du Calbo. Pas Calbo qui imite un rappeur.

Le premier âge d’or que tu as connu est-il comparable à celui du milieu des années 2010 ?

Non, parce que le rap était déjà ancré. Il y avait beaucoup de disques d’or et d’exemples de réussite. Les jeunes de quartier faisaient du rap pour faire de l’argent et des concerts. C’était très différent. Nos premiers albums ont été créés à l’instinct. Après ça, tout a changé.

Es-tu parfois nostalgique du rap de ton temps, qui a musicalement beaucoup évolué ?

Au début, je parlais comme un vieux con. Le rap, selon nous, était une discipline bien précise. Et j’entendais surtout beaucoup de chant. Mais un jour, mon fils de 20 ans m’a dit : « Papa, moi, j’écoute votre rap et j’écoute aussi mon rap. » Finalement, il y a toujours eu des changements de style : nous, on l’a fait à l’époque, en débarquant avec notre patte. Ärsenik, ce n’était pas du Solaar. On a changé la donne, comme les jeunes le font aujourd’hui. Quand j’y pense, on chantait pas mal avec Bisso ! Alors je comprends mieux et j’accepte davantage. Il y a encore du bon et du mauvais. J’aime bien Dinos, SDM, Sofiane... Il y a aussi des gars tels que 1995 et Souffrance qui sont dans notre lignée, toujours dans le boom bap. En tout cas, il ne faut pas être nostalgique.

Le rappeur Calbo d'Ärsenik

Il n’y a donc pas d’âge pour rapper ?

Celui qui dit ça est déjà mort avec sa guitare. Tu as vu Johnny ? Il s’en battait les couilles. Il a continué de faire son truc. La musique est un moyen d’expression. Avec Ärsenik, on n’a pas le public de Gazo ni celui de Damso. Mais nos fans tiennent à avoir des titres récents, qui leur parlent. Quand j’ai ressorti des sons, le public m’a dit : « Enfin, tu nous redonnes des trucs à manger. » Le père de famille a envie d’entendre des inédits d’Ärsenik.

Est-ce pour cette raison que tu sors ton premier EP solo en 2022 ?

Je le sors surtout pour accompagner mon livre du même nom : Quelques gouttes de plus. À l’intérieur, j’évoque des morceaux que j’ai écrits et que je n’avais jamais diffusés parce que je croyais les avoir perdus. En réalité, mon fils les avait tous gardés sur un disque dur – chaque fois que je vais en studio, je lui envoie ce que j’enregistre. Quand je l’ai appris, j’ai sorti l’EP pour accompagner le livre. Je voulais que les lecteurs puissent écouter ce dont je parle.

Pourquoi écrire un livre ?

Je n’ai jamais eu la prétention de faire un bouquin. Dans ma tête, c’étaient Victor Hugo et La Fontaine qui faisaient ça [rires]. Mais j’entendais souvent dans des interviews : « Calbo m’a dit ça, Calbo est venu ici, Calbo pensait que... » En fait non, je ne pensais pas ça ! Il fallait que je raconte mon histoire, sinon d’autres allaient le faire à ma place. Quand je donnais des cours d’écriture dans les prisons ou les maisons de correction, je parlais de mes souvenirs, et les jeunes me faisaient remarquer que, si je ne voulais pas être le vieux con au bout de la table qui raconte ses trucs, je devais écrire. Donc avec ce livre, Calbo parle de Calbo. Si tu préfères écouter Gérard qui parle de moi, c’est ton problème [rires] !

Le public t’a aussi entendu en 2021, avec Lino, sur la mixtape Le classico organisé. Pourquoi avoir répondu à cette invitation ?

Jul est un gars humble, respectueux et travailleur. Il est arrivé avec toute la modestie qui l’habite pour nous dire qu’il aimait notre musique. C’est un faiseur et je respecte ça. On est nés avec les compilations, donc on répond toujours présent. Après avoir enregistré un premier titre, il nous a rappelés pour nous dire : « Les gars, vous êtes des monstres, on ne peut pas en faire un deuxième ? » Et on l’a fait avec SCH, Oxmo, Rim’K...

En parlant de Rim’K, qui est de ta génération, il a particulièrement bien traversé les différentes décennies.

Et je suis content pour lui ! Pareil pour Médine. Ils maîtrisent tous les kung-fu, ils sont forts. Quand tu écoutes Rim’K, il ne s’est pas trahi. La force de notre génération, c’est qu’elle peut utiliser la technique des plus jeunes, alors qu’eux ont du mal à faire du boom bap. Ils se sont adaptés et c’est tout à leur honneur.

Quel regard portes-tu sur la carrière de ton frère, qui s’est mélangé à toute une nouvelle génération d’artistes ?

Lino est le meilleur rappeur français. C’est ma famille, mais le constat est le même si je ne regarde que d’un point de vue artistique. J’aime bien Kery, j’aime bien Booba, mais Lino, techniquement... il est entré dans les oreilles des gens. Si tu aimes le rap français, tu es obligé de le kiffer. Sinon, tu es un menteur ! Je suis très admiratif de mon petit frère.

Tu prépares un nouvel EP. Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

Il va s’appeler 0 RAISON et sera aussi accompagné d’un livre [sorti en juin 2025]. Je vais raconter les cinq dernières années de ma vie pendant lesquelles j’ai voulu réfléchir en mode : « Zéro raison de ne pas faire les choses. » Ça méritait d’être exprimé. Je ne donne pas de conseils, mais les lecteurs prendront ce qu’ils veulent.

Tu donnes aussi des concerts en ce moment avec Lino. Pourquoi revenir sur scène ?

Les gens nous le réclamaient trop, on n’avait pas le choix. On a également fait la tournée des prisons. Quand les détenus reçoivent leur budget pour choisir un groupe ou un concert, ils font souvent appel à nous. Finalement, on aime la scène. Comme un joueur de foot lorsqu’il voit un carré vert, il a envie de tirer au but. On a toujours la même patate, dans une grande salle ou une MJC. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des aficionados qui restent avec toi à vie, qui assistent à tes shows même trente ans après. Certains viennent avec toute notre discographie pour qu’on signe les CD ! Ils ramènent même leurs enfants avec eux.

Le fameux troisième album d’Ärsenik sortira-t-il un jour ?

Bien sûr. Il a d’ailleurs déjà été enregistré en 2011. Quand on s’est séparés de la maison de disques, il est resté dans les machines. On avait fait 15 titres. Il y en avait même un qui a fuité sur Internet : « Jusqu’à mon dernier souffle ». Notre nouvel album sera composé de morceaux neufs. L’inspiration est encore là et le stylo bille est toujours aiguisé ! On a déjà le nom : Si quelques doutes subsistent. Avec Lino, on va crever ensemble, comme on dit.

Le rappeur Calbo d'Ärsenik avec son frère Lino

Pour finir, le rap a connu un premier âge d’or, puis un deuxième, en connaîtra-t-on un troisième ?

Je pense que oui. C’est un genre cyclique et qui évolue avec la société. Le rap conscient reviendra peut-être quand tout le monde en aura marre de danser [rires]. Ce sont souvent les radios et les programmateurs qui décident. On n’est pas à l’abri qu’ils se disent demain : « On revient au boom bap ! » On donnait deux ans de carrière à Ärsenik à l’époque, et ça fait bientôt trente ans qu’on est là. Cette musique est trop diversifiée, elle est numéro un actuellement. Les chanteuses ont été mises au chômage !

Un mot de la fin ?

Mon leitmotiv d’aujourd’hui : zéro raison de ne pas faire les choses. 

Retrouve cet article dans le numéro 9 de Mosaïque N°9 - PACK OR Découvrir