A6el : « J’ai commencé le rap parce que je n’avais personne à qui parler »

  • Propos recueillis par Imane Yogo Njee
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La Suisse est connue pour sa neutralité, mais sur la scène musicale, elle est loin de manquer de couleurs. Aujourd’hui, elle brille notamment aux nuances de l’arc A6el. À 20 ans, l’artiste originaire de Renens, dans la région lausannoise, s’est fait connaître grâce à des morceaux portés par TikTok et une écriture profondément nostalgique. Dans sa musique, le rappeur raconte sa tristesse, ses souvenirs et ses émotions avec un regard presque enfantin. Un univers intime dans lequel il nous a laissé pénétrer le temps d’un échange. 

Tu es originaire de la commune de Renens en Lausanne, c’est comment chez toi ?


C’est très jovial, familial et populaire. J’y ai grandi, j’y ai tous mes souvenirs, toutes mes expériences bonnes ou mauvaises. Je trouve important de décrire ce lieu dans ma musique car il fait partie de ma vie. 

Comment perçois-tu l'évolution du rap suisse ces dernières années ?


Je trouve ça cool. Une première génération a poussé la porte en faisant des allers-retours en France, ce que nous n’avons plus à faire systématiquement. Il y a eu l’effet des réseaux aussi, je pense que je suis un des premiers rappeurs suisses qui a réussi à se faire connaître grâce à TikTok. Beaucoup d’artistes de notre scène commencent à prendre, comme Supremnova. Je suis trop content de voir de nouvelles têtes mises en avant. 

Quel a été ton premier rapport à la musique ?


Avant, je ne voulais pas que la musique soit mon métier. J'ai commencé à en faire parce que je ne me sentais pas très bien et je n’avais pas forcément de personnes avec qui parler. J’ai installé Bandlab sur mon téléphone et j’ai commencé à faire des morceaux en 2024, ce qui m’a beaucoup aidé. J’ai sorti mon premier projet, Ride on the road to Merivia. J’écoutais beaucoup Varnish La Piscine et Tyler, The Creator à cette époque. La musique est thérapeutique pour moi, elle m’aide à aller un peu mieux. Si je vais mieux un jour dans le futur ou que je ne ressens plus le besoin d’en faire, j’arrêterais parce que ça ne m’apporterait plus rien et que le contenu de ma musique serait faux. 

Tu dis que tu n’avais personne avec qui parler, est-ce toujours le cas ? Tu vas mieux aujourd’hui ? 


Je ne sais pas, je ne dirais pas que je vais mieux de façon totale mais mieux depuis que j’ai commencé la musique. Elle m’a apaisé sur certains points, comme elle me fait me sentir moins bien sur d’autres choses. L’argent ou le succès ne m’aideront pas à aller mieux. Avant, je pensais que ce serait le cas, mais finalement pas tant que ça. C’est un peu brouillon. 

Tu expliques souvent que tu n’étais pas très branché musique à la base. Comment as-tu appris à chanter et à rapper ?


Je n’étais pas quelqu'un qui écoutait de la musique « underground » quand j'étais jeune, j'écoutais du Stromae et des artistes assez mainstream. C’est un ami qui m’a introduit à plein de styles différents et c’est à mes 16 ou 17 ans que j’ai commencé à vraiment m’intéresser à tout ça. J’ai écouté beaucoup de choses qui m'ont permis de créer ce que je fais aujourd'hui, notamment la scène suisse comme Les Xtrm Boyz. 

Qui est ton artiste francophone préféré·e ? 


Je dirais Stromae, en termes de légende. Aujourd’hui, j’écoute surtout Jul et Zamdane en France. Tyler, The Creator est un artiste qui m’a beaucoup inspiré et que j’apprécie énormément. C’est le seul artiste anglophone que j’écoute d’ailleurs parce que quand j’écoute de la musique, j’aime la comprendre, et je suis très nul en anglais [rires].

Ton art se situe entre la pop et le rap. Quelles sont tes inspirations musicales ?


Dans le rap, je dirais que Khali, Mairo, GAL, Zamdane et Wallace Cleaver m’inspirent beaucoup. Côté pop, je dirais Stromae et Angèle. J’écoute très peu de pop, ma musique n’est pas du tout celle que j’écoute. 

En interview, tu parles parfois d’un morceau qui aurait « sauvé ta vie ». Peux-tu nous en parler ?  


C’est un peu avec ce titre que j’ai commencé la musique. Je l’ai fait le jour de mes 17 ans sur BandLab. C’était un boom bap vraiment triste où je parlais de mes tentatives de suicide. Mon père a trouvé le morceau et a contacté une psy. J’ai ensuite été encadré. Mais j’ai fait un projet qui s’appelle PIRE QUE CHEZ MOI dans lequel je me suis beaucoup livré et qui a été dur à réaliser : il n’y avait aucune pudeur. À la sortie, j’ai eu peur qu’on s’en serve pour se moquer de moi, mais heureusement il a été bien reçu. Après ça, j’ai dû me renfermer un peu sur moi-même car j’avais livré tout ce que j’avais sur le cœur. 

As-tu la sensation d’avoir sensibilisé sur les enjeux de santé mentale à travers ta musique ?


Beaucoup de gens m’écrivent pour me dire que je les aide, et c’est vraiment ce qui me fait le plus plaisir. J’étais comme eux : plein d’artistes m’ont accompagné à travers leur musique. Je trouve ça génial de pouvoir aider à mon tour et que mon public crée un vrai lien avec mes morceaux. Qu’ils puissent avoir un impact sur quelqu’un, je trouve ça trop cool.

Le rappeur A6el avec une casquette à carreaux

© Tamslay

Tes morceaux parlent beaucoup de nostalgie. C’est un sentiment qui t’inspire ?


C’est ma plus grosse inspiration. J’aime raconter les choses avec une forme de nostalgie. Décrire un événement qui s’est passé hier comme si c’était arrivé il y a dix ans. C’est une vision un peu enfantine. 

Comment as-tu vécu les trends autour de tes morceaux «Soleil » et « Mauvaise tête » ? 


Pour « Soleil », je l’ai plutôt bien vécu. Pour « Mauvaise Tête », un peu moins, parce que le morceau a divisé le public. À la base, « Mauvaise Tête » avait été pensé pour le projet PIRE QUE CHEZ MOI, mais je l’ai retiré. Dans un live Instagram, je faisais écouter des morceaux que je pensais ne pas sortir, et j’ai joué celui-là. Il a commencé à circuler sur TikTok et à très bien fonctionner, jusqu’à devenir une vraie trend et j’ai décidé de le sortir. Certaines personnes ont aimé, d’autres beaucoup moins, notamment à cause de l’interprétation du refrain qui fait un peu « incel », surtout la phrase « les filles ne veulent pas de moi » qui pouvait donner une impression très pleurnicharde. Ce n’était pas du tout l’idée, mais je peux comprendre les critiques. La trend s’est construite autour du refrain, alors que si on écoute le morceau en entier, il est beaucoup plus nostalgique et profond. C’était la première fois que je recevais autant de critiques autour de ma musique, donc ça m’a forcément un peu affecté. 

Les internautes ont également tendance à prêter des histoires et des intentions à tes morceaux comme « J’attends au Carrefour Market ». Est-ce que tu peux parler un peu de ce son ?  


Ce morceau est passé un peu inaperçu au départ. J’ai voulu sensibiliser à la violence, notamment aux violences faites aux enfants. Ce n’est pas une fille que j’ai vraiment rencontrée, c’est une histoire scénarisée mais j’y évoque la mort d’une personne qui m’est chère. Je vois les théories que les gens font sur les réseaux et ça va loin parfois [rires]. Au moins, chacun peut interpréter ce qu’il veut. Si ça leur est bénéfique de s’identifier et de penser que c’est une personne qui leur est chère à la place, je trouve ça bien. Cependant, il faut réfléchir en tant qu’artiste à ce qu’on écrit parce que ça peut propager de fausses informations. 

D’où vient ton nom de scène A6el ? 


De base, je voulais m’appeler An6el, parce que mon prénom est Angel, mais j’ai oublié une lettre. C’était une petite faute de frappe que j’ai laissée parce que j’ai bien aimé le résultat. Je suis quelqu’un d’assez timide et réservé et A6el, c’est celui qui se montre sur les réseaux, qui fait des TikTok, etc. Je ne suis pas du tout la personne qu’on peut imaginer. 

Tu as rempli La Boule Noire en début d’année et tu t’apprêtes à performer une Cigale. Comment vis-tu cette ascension ?


J’ai commencé sur TikTok et aujourd’hui je remplis La Cigale, c’est un accomplissement. Ce sont des souvenirs de fou que je vais garder toute ma vie ! Quand je rentre sur scène, je suis toujours un peu stressé sur les deux ou trois premiers sons, mais quand je me connecte avec le public, ça va mieux.

Le rappeur A6el en bord de mer

© Tamslay

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