Comment vous êtes-vous rencontré·es ?
Salem : En regardant la saison de Nouvelle école à laquelle NAYRA a participé ! J’ai tout de suite accroché à son art, à sa personnalité, et j’ai eu envie de faire une série de dessins avec elle. On partage le même message : je fais de la BD pour nourrir les cœurs et donner de l’espoir, et elle fait un rap de guérisseuse. La musique est essentielle dans mon travail, j’utilise très souvent ses morceaux pour accompagner mes œuvres.
NAYRA : Après notre première rencontre, il m’a fait un dessin afin d’illustrer le moment hors du temps que nous avions vécu. Je l’ai gardé et accroché chez moi. Salem est un artiste qui m’impressionne énormément.
Salem, ta première BD physique, Le Roi du silence, parle de la santé mentale chez les personnes issues de l’immigration. Pourquoi ?
S. : Parce qu’on ne parle jamais de nous en BD. C’est un milieu blanc, privilégié, fermé, qui évoque les mêmes sujets tout le temps. De mon côté, j’ai vécu des événements difficiles avec ma famille qui m’ont permis de mesurer la gravité de certains actes. Dans mon ouvrage, je remonte à l’origine de mes souffrances en essayant de comprendre ce qui s’est mal passé.
Quel rapport vos familles respectives entretiennent-elles avec la santé mentale ?
N. : La santé mentale est un tabou, une honte, surtout avec mes parents, mon beaupère et mon frère. En revanche, j’ai la chance de pouvoir parler avec ma petite sœur, qui est une wokiste [rires]. Mais il me reste une vraie pudeur qui nécessite un travail de déconstruction. Il y a énormément de sujets qu’on n’aborde pas dans ma famille, notamment autour de la sexualité, par peur des réactions qu’on ne veut pas affronter. Dans ma musique, je suis encore incapable de les exprimer.
S. : Dans Le Roi du silence, je raconte un épisode marquant vécu avec mon père. Quand je suis allé aux urgences parce que je me sentais vraiment mal dans ma tête, il a paniqué et me demandait si j’étais devenu fou. Selon lui, souffrir mentalement n’est pas réel. Dans son quartier des Minguettes [à Vénissieux, en banlieue de Lyon], les hommes qui consultent sont mal pris en charge, alors il faut être fort. Être un homme comme ils l’entendent, c’est mettre ses problèmes sous le tapis.
N. : Les femmes aussi sont valorisées en fonction de ce qu’elles peuvent endurer. Cette perception est très ancrée dans les cultures africaines et les diasporas, et donc parmi les banlieusards.
Avez-vous eu la sensation de porter certaines charges mentales de vos parents, malgré vous ?
N. : On n’a pas appris aux anciens à gérer leurs émotions, donc on en devient responsables. Et si on le fait savoir, on nous en veut encore plus. Ils ont du mal à accepter d’avoir blessé quelqu’un, à imaginer que leur enfant peut être triste à cause d’eux. Dire pardon est compliqué chez nous. À la place, on dit : « Viens manger. »
S. : Nos parents ont subi le même schéma. Ils ont reçu des bagages qui ne leur appartiennent pas, donc ils nous les transmettent, c’est d’une violence folle. Dans ma BD, il y a toute une partie sur l’importance de couper le cycle de la violence. Les traumatismes sont l’héritage moderne. De toute façon, on n’a plus d’argent à léguer [rires].

Salem
NAYRA, tu as grandi en banlieue, mais toi, Salem, tu évoques des difficultés liées à ta vie à la campagne. En quoi cet environnement a-t-il affecté ta santé mentale ?
S. : J’ai grandi davantage avec des Blancs qui ne vivaient pas ma culture franco-algérienne. Mon identité s’est beaucoup constituée dans le regard des autres et, malheureusement, de façon violente dans celui des racistes. Je fais de la BD en partie pour donner de la force à ceux qui sont, comme moi, un peu perdus entre deux mondes.
Avez-vous déjà eu peur de vous exprimer face à une situation raciste ?
S. : Ça m’a toujours fait peur. Mes jambes se coupent face à l’agressivité et à la violence. Je ne sais pas me mettre en colère ni ressentir de la haine. Les dessins sont ma manière à moi de bien gueuler. J’aimerais réussir à changer là-dessus, mais ce sont des traumas à régler, je dois d’abord guérir.
N. : Réagir dans ces situations reste difficile. Moi-même étant aguerrie, il y a toujours un moment où la personne arrive à me décontenancer avec du culot. Pendant longtemps, je pensais qu’il fallait répondre à chaud, j’étais dans la confrontation. Maintenant, j’essaie de me dire que, parfois, il convient aussi de prendre le temps d’être pédagogue, bien que rien ne justifie le racisme. Je ne le fais pas pour eux, je le fais parce qu’il est hors de question que je donne le privilège à des inconnus d’accéder à mes émotions. Dans tous les cas, je ne la ferme plus, je l’ai trop fait. Même si ce n’est pas bien formulé, même si ce n’est pas la meilleure répartie, je préfère parler.

Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Plus jeune, aviez-vous des représentations médiatiques qui vous ont fait sentir compris·es ?
S. : Pas du tout, il n’y avait que le Jamel Comedy Club et Gad Elmaleh. Je lisais des mangas et, pour moi, les Super Saiyans étaient des Algériens [rires]. Heureusement qu’il y avait la musique et le rap. Le morceau « Lettre à la République » de Kery James était mon exutoire. Aujourd’hui, des artistes comme NAYRA, Ino Casablanca ou Danyl font du bien. Les manifestations de Black Lives Matter ont aussi participé à ma reconstruction pour com prendre ma condition, ainsi que la colère envers la police et le système.
N. : J’ai grandi en me sentant trahie par Leslie et Vitaa parce qu’elles ne sont pas maghrébines. Les médias jouaient sur l’ambiguïté. Les industries ont façonné l’imaginaire collectif en donnant à voir ce que représentait, selon elles, une femme maghrébine de banlieue.
Avez-vous le sentiment d’incarner une forme de représentation pour les jeunes racisé·es ?
S. : Je commence à l’accepter, à mon échelle. Entre les dédicaces, les rencontres et les messages sur Internet, je me rends compte d’un impact. Peu de bédéistes abordent ouvertement les sujets que je traite, donc je veux rassembler cette niche qui ne se sent pas représentée. Ma prochaine œuvre sera de la fiction et je rêve que les petits la volent au CDI [rires].
N. : J’ai peur de décevoir, et je me sabote parfois. La première fois que Salem m’a dit que ma musique l’accompagnait, j’ai pleuré. J’ai senti disparaître l’écran entre mon public et moi. Cela m’a donné le sentiment d’être liée à beaucoup de personnes avec la peur de perdre leur confiance.
Qu’aimeriez-vous transmettre aux générations suivantes qui sont issues de l’immigration ?
S. : J’aimerais que les enfants ne craignent plus d’exister et qu’ils aient le droit de choisir leur voie, même sans suivre de grandes études, et sans devoir faire quinze fois plus que les autres. Si je peux donner envie de prendre un stylo pour réaliser des BD, ce serait déjà énorme.
N. : L’art peut changer les sociétés et les mentalités, et je vois ses effets sur toutes les générations. Ensemble, on crée pour permettre aux plus jeunes de se sentir représentés, dans la culture, le sport, et par tout où l’on pensait qu’ils n’avaient pas leur place.