Sur un coin de table, un téléphone oublié. Une notification allume le visage d’un vieil homme assis sur un tabouret en toile, polo rayé, chapeau sur la tête et canne à la main. Furtivement, Wallace Cleaver attrape son iPhone de sa main gauche sur laquelle est écrit à l’encre bleue : « Là-bas ». Un tatouage en hommage à son grand-père paternel, Marcel, parti le 30 mars 2023 à 95 ans. « J’assistais à un concert lorsque mon père m’a appelé pour m’annoncer sa mort, c’était deux heures avant mon anniversaire », raconte le rappeur. Paysan comme on n’en fait plus, Marcel avait « plein de bricoles : des mini-cancers de la peau, des gros problèmes aux yeux, il était complètement cassé ».
Triste prophétie de ceux qui s’effacent pour mieux laisser briller les autres, sa disparition intervient quelques mois avant la sortie de l’EP baiser qui installe le nom de Wallace Cleaver sur la scène rap : « Il est parti au moment où je sentais que ça pouvait prendre pour moi. » Le départ du dernier gardien de son enfance est un écroulement. « La perte de son grand- père a été difficile pour lui », confirme Chantal, sa grand-mère maternelle. L’évanescence d’une jeunesse à la ferme où le petit Léo, de son vrai nom, passe « le moindre temps libre » : « J’ai grandi là-bas, j’ai échoué là-bas, j’ai pleuré là-bas... c’est toute ma vie, c’est extrême. »
L’endroit, proche de la maison de son père à Saint-Laurent-Nouan, est un espace de liberté pour marcher, pêcher, faire de la luge accrochée à une moto ou encore pour taquiner son grand-père. « Un jour, il se lavait les cheveux dans le lavabo et avec mon cousin, on ne faisait qu’ajouter du shampooing derrière lui. Il a fini par nous courser avec un bâton, la gueule pleine de mousse »,se rappelle l’artiste en riant. Chantal, elle, garde le souvenir d’un homme « bien planté sur ses deux jambes, toujours le petit regard en coin » et qui « mettait les enfants sur le tracteur dès qu’ils avaient 2 ans à peine ». La mémoire aussi de travailleurs, avec sa femme Anne, qui ont bossé seize heures par jour toute leur vie. « Leur métier était ultra-précaire, atroce, mais ils le faisaient pour le bien commun et pour nourrir tout le monde, je trouve ça beau », résume Wallace Cleaver.

© Samara Krähenbühl / Mosaïque Magazine
La ferme devient aussi « l’espace de tous les possibles » lorsque ses parents divorcent alors qu’il n’a que 13 ans. Leur séparation, faite de cris et de hurlements, est un moment douloureux. « Il était en première ligne, confie Mélissa, sa grande sœur. Ça l’a un peu sonné, on dit souvent que ça fait mal de grandir... Ça l’a rendu très vite responsable. » Pour Léo, c’est la période où « tout part en couille », celle où son père s’éloigne et où il ne sait plus « quelle est l’odeur de sa maison ».