Que défend le mouvement GenZ 212 au Maroc ?
C’est un mouvement de contestation créé par de jeunes Marocains pour réclamer de meilleures structures de santé, une éducation digne pour tous, ainsi que l’arrêt de la corruption. Leur mobilisation fait suite au décès de huit femmes pendant leur accouchement à l’hôpital d’Agadir qui manque de personnel et de matériel. Cette colère et ce ras-le-bol sont déjà présents dans le pays, mais cet événement a été la goutte de trop. En réaction, le collectif GenZ 212 s’est organisé sur Discord et sur les réseaux sociaux. Il a été influencé par les jeunes au Népal [en septembre 2025, des manifestations de grande ampleur organisées par la jeunesse népalaise ont provoqué la chute du Gouvernement en deux jours].
Comment les autorités marocaines ont-elles réagi face aux manifestations ?
Avec une grande brutalité qui a surpris tout le monde. On a assisté à l’interdiction des rassemblements et à des arrestations massives pour susciter la peur [en une semaine, plus de 400 personnes ont été interpellées début octobre]. Sur certaines vidéos, on peut voir des passants répondre à un micro-trottoir, et se faire attraper puis jeter dans des fourgons par la police. Cette stratégie n’a pas fonctionné. Dans les jours qui ont suivi, les jeunes étaient encore plus déterminés à manifester. Alors les autorités ont tiré. Trois personnes sont mortes, tuées par balle. À Oujda, des policiers ont écrasé des manifestants avec leur voiture. Il y a aussi eu de la répression judiciaire : certains ont été condamnés à de la prison ferme pour des tee-shirts sérigraphiés avec un message politique. Des journalistes, rappeurs, youtubeurs ou militants ont reçu de lourdes peines dans des procès absurdes. L’Association de défense des droits de l’homme au Maroc assure que l’on assiste à un tour de vis de la répression.
Quelles sont les conditions de vie de la classe populaire dans le pays ?
Il y a un sentiment d’abandon. Les habitants vivent quotidiennement dans des conditions indignes sans accès à l’eau potable, aux transports ni à une éducation correcte. Certains vivent encore les conséquences du tremblement de terre de 2023 à Al Haouz, près de Marrakech. Pendant ce temps-là, Aziz Akhannouch, le chef du Gouvernement, mène une politique néolibérale et une course folle vers le développement du capitalisme. Il fait construire des stades, des tours, les plus beaux théâtres… Tout ça pour soigner la vitrine pour les touristes, les investisseurs étrangers et la bourgeoisie marocaine. Les classes populaires et moyennes sont complètement laissées de côté. Au Maroc, ce ne sont pas uniquement les plus précaires qui galèrent : même ceux qui travaillent et gagnent des salaires corrects dépensent tout leur argent dans l’éducation de leurs enfants, les soins et autres droits primaires. Le roi est en partie responsable de cette situation politique et économique du pays. Nous ne voulons pas renverser le régime, nous ne sommes pas des anarchistes, mais nous demandons des comptes aux personnes qui gouvernent.

© Youssef El Belghiti
La tenue de la CAN en décembre au Maroc peut-elle permettre de faire pression sur le Gouvernement en attirant l’attention internationale ?
L’événement est utilisé par les autorités comme outil de propagande pour apaiser la colère du peuple et passer les questions sociales et politiques à la trappe. Ils profitent d’un sentiment nationaliste au Maroc où tout le monde adore le football et attend de revivre de grands moments tels que ceux qu’on a connus ces dernières années. Donc je crains qu’au contraire, l’événement calme les revendications.
Quels risques prends-tu en dénonçant publiquement cette situation en tant que rappeur ?
Je vis en France, donc je suis davantage libre de m’exprimer. Dans mes textes et mes prises de position, j’interroge des choses considérées comme des lignes rouges au Maroc. Quand je rentre au pays, j’ai peur de me faire arrêter ou d’être interdit du territoire. Je me demande chaque fois si je ne suis pas fiché par les autorités. Beaucoup de gens essaient de dépolitiser l’art ou le sport, mais je crois que tout artiste engagé, tout militant ou toute personne qui prend des risques vit entre l’audace et la peur. Ce serait peut-être moins risqué si plus d’artistes s’exprimaient. J’ai déjà eu envie d’arrêter de parler de politique, mais c’est un peu semblable à une addiction. Lorsque tu as passé plus de dix ans à brasser ces sujets, c’est difficile de s’en détacher. « C’est comme ça, j’me nourris de ça, j’ai besoin de ça, mon équilibre dépend de ça », comme disait NTM [rires].
Au Maroc, le rap permet-il de mobiliser la jeunesse ?
Le rap est le genre le plus populaire parmi les jeunes. Des rappeurs très connus ont soutenu le mouvement GenZ 212, comme 7liwa et ElGrandeToto. Khtek, une rappeuse mainstream, était aussi très active. J’ai trouvé son engagement très noble. Elle le faisait du Maroc et allait dans les manifestations. Il y a également eu ART-SMOKE ou encore Diib. D’un autre côté, j’ai l’impression que le rap s’est un peu dépolitisé, donc je ne suis pas sûr que cela soit une source de mobilisation. Personnellement, je représente une voix de révolutionnaire pour une petite audience marocaine, plus underground, mais je ne suis pas une figure du mouvement GenZ. Je reçois parfois des messages de personnes qui me disent : « Je me suis politisé grâce à ta musique. » Et pendant les manifestations, j’ai vu plein de gens republier certaines paroles de mes anciens morceaux où je parle de ces sujets sociaux et politiques.

© Youssef El Belghiti
Vos revendications ont-elles été entendues ?
Elles ont été entendues mais n’ont pas été écoutées. Le mouvement était tellement bruyant et puissant que le Gouvernement n’a pas pu faire semblant de ne pas le voir. Nous demandions le jugement des responsables de cette crise et des changements structurels pour faire évoluer la situation. Aucun chantier n’a été lancé en ce sens. Seulement des réactions de la sphère politique dont je remets en question la sincérité et la pertinence. Je n’ai pas beaucoup d’attente de la part de nos dirigeants.
Quel message souhaites-tu adresser à la jeunesse marocaine et africaine aujourd’hui ?
Il faut qu’on rêve de quelque chose de plus beau que l’Occident ! Nos histoires sont faites de beaux récits et on doit les retrouver pour s’en nourrir.