Comment le rap est-il arrivé dans ta vie ?
La musique a toujours été là. Je chantais souvent, et j’ai commencé à écrire en entrant au collège : des poèmes, des histoires, des romans, mes pensées… Ce n’est qu’en seconde que je me suis mis à écrire des chansons. Avant, j’avais un entourage qui m’aurait jugé. En première année d’études supérieures, je me suis lié d’amitié avec des personnes beaucoup plus saines qui m’ont poussé à m’inscrire à un atelier d’éloquence. J’avais préparé un slam avec un fond de guitare derrière. Les retours ont été incroyables, et j’ai aimé pouvoir dire ce que je pensais. Je n’ai plus jamais arrêté.
Appréhendais-tu de te lancer dans le rap en tant que personne transgenre ?
Je ne me suis jamais vraiment posé la question. À un moment, j’ai décidé de ne plus me demander si j’avais le droit ou si les queers avaient leur place, et je pense que c’est une bonne chose. Je suis un humain avant tout et je défie qui que ce soit de venir me dire que je ne peux pas rapper. Quand j’ai commencé, j’avais surtout peur des conséquences du succès et de potentiellement devenir un personnage public. Si ça marchait, j’allais devoir assumer que j’étais une personne transgenre auprès de tout le monde. Mais à mes débuts, ma mère venait tout juste de l’apprendre, et à l’heure actuelle, 80 % de ma famille n’est pas au courant. Il faut que j’accepte qu’ils puissent le découvrir sur TikTok, dans un magazine, à la télé ou dans mes titres. C’est dur, mais je n’avais plus le choix. Soit je n’en parlais pas et je devenais très malheureux, soit je le disais et j’affrontais les agressions et les risques qui vont avec.
À quel moment as-tu senti que tu voulais affirmer ou exprimer ton identité de genre différemment ?
À 6 ans, j’ai eu des poux et ma mère m’a rasé la tête. J’ai adoré, je faisais des crêtes et je me comportais comme un garçon. Je disais à mes parents que je m’appelais Max, mais ils ont refusé. Plus tard, au collège, les stéréotypes de genre sont tombés : j’ai compris que j’étais une fille et que je ne pouvais rien y faire. Ce n’est qu’à l’âge de 16 ans que j’ai appris l’existence des personnes transgenres. Je me suis senti directement concerné, mais j’ai paniqué. Pendant six horribles mois, j’étais persuadé que ma famille n’allait jamais m’accepter et que j’allais devoir partir de chez moi. Je ressentais quotidiennement un mal-être, et de l’autre côté, de l’euphorie de genre lorsqu’on m’associait au masculin. Petit à petit, j’ai fait mon coming out social en commençant par ma copine de l’époque, mes proches et mes potes. Au bout d’un moment, j’en ai parlé à mes parents. Ma mère a mis du temps, mais elle a accepté. Pas mon père.

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Dans ton morceau « REFRAIN », tu dis que rapper est ce que tu sais faire de mieux. Penses-tu que le rap t’a sauvé ?
Je suis en dépression depuis l’âge de 16 ans. Mon écriture a souvent été portée par une énorme solitude. Le rap a été un moyen d’expression immense et a joué un rôle de thérapie pour moi. C’est une porte de sortie qui me sauve un peu tous les jours. Aujourd’hui, à côté de la musique, je suis en études de psychologie et j’habite toujours chez mes parents. Je ne peux pas encore vivre de mon art, mais si j’y arrive un jour, ce serait un grand pas vers la guérison.
Quels sont les modèles sur lesquels tu t’es construit ?
Ce sont des représentations très actuelles. Je suis vraiment admiratif de Bilal Hassani, qui en plus est maghrébin comme moi. Récemment, j’aime aussi beaucoup Ptite Soeur et THÉA. Je m’identifie également à Theodora, à Soa de Muse – participante à Drag Race France –, et à Lou Trotignon, un·e humoriste non binaire incroyable. Ces figures me donnent envie de me dire que tout est possible. Plus généralement, dans le rap, j’ai été fan de Laylow, qui est l’un des seuls à n’avoir pas eu de dérapage, à ma connaissance. J’adorais Orelsan, mais dans le morceau « 2010 », sorti en 2011, il dit : « Tu peux m'trouver chez le psy en train de discuter de ma transphobie. » Il a peut-être changé depuis, je n’en sais rien, mais ce n’est pas quelqu’un que j’ai envie de prendre en exemple. Lomepal et Nekfeu ont été des artistes phares, mais ils sont tous les deux accusés de violences sexistes et sexuelles. Alors, comment faire pour trouver des représentations saines ?
Constates-tu une évolution des représentations dans le rap ces dernières années ?
J’aime le fait que les femmes prennent position plus facilement dans le rap. Quand Sheng dit : « Je vois des violeurs faire le Zénith », c’est vrai et c’est révoltant. Je ne vois pas d’hommes le dire, ou alors ils sont très minoritaires comparés à leur nombre sur la scène mainstream française. Je suis aussi content parce que j’ai l’impression que ce n’est plus un problème si une artiste dit qu’elle aime les femmes. Le fait que Ptite Soeur ou THÉA puissent exister comme personnes transgenres sur la scène rap est également une avancée considérable, même si elles ne parlent pas ou presque pas ouvertement de leur identité. Cela ne veut pas dire qu’elles ne subissent aucune violence, mais dès lors qu’un homme non hétéro ou une personne transgenre affirme son identité, tout devient plus compliqué.
En tant que rappeur queer, ressens-tu une mise à l’écart de la scène rap mainstream ?
Nous ne sommes pas inclus mais ce n’est pas parce que le public rap est plus homophobe ou plus transphobe qu’un autre. La société n’est pas prête à intégrer les personnes queers. Et le rap n’a jamais spécifiquement été abreuvé de représentations, que ce soit en matière de sexualité ou d’identité de genre. Si mes streams augmentent et que je ne suis toujours pas considéré par les médias et l’écosystème, je commencerai à me poser des questions. Dans tous les cas, je veux être invité parce que je parle de rap, pas pour être un quota. J’ai espoir - peut-être que je ne le verrai pas de mon vivant - qu’on ne se pose plus jamais cette question. J’espère que l’hétérosexualité ne sera plus au centre de tout.

© Logan Pinon
Selon toi, faut-il parler de « scène queer » ?
Pourquoi avons-nous besoin d’ajouter un adjectif, « rap féminin » ou « rap queer » ? Parce que les gens sont incapables de valoriser les hommes et les femmes, ou les cisgenres hétérosexuels et les queers, de la même manière. Il faut prendre le problème à la racine. Pourquoi sommes-nous invisibilisé·es ? Parce que les textes, l’industrie et l’opinion publique sont homophobes et transphobes.
Comment vis-tu cette homophobie et cette transphobie latentes dans le rap ?
Je n’écoute pas de rappeurs homophobes ou transphobes, ils n’ont rien compris. Généralement, on fait du rap parce qu’on a été exclu socialement. Or, certains l’utilisent désormais pour exclure les autres. Ce sont des comportements incohérents. Le hip-hop, et le rap par extension, tout comme le disco, sont largement influencés par la culture queer. Les femmes transgenres noires ont d’ailleurs contribué à la création de beaucoup de milieux artistiques. Aujourd’hui, on leur a tout pris. Le problème est systémique, je ne peux pas en vouloir aux rappeurs, ils font partie d’une société qui nous déteste. Ce qui m’affecte le plus reste le manque d’opportunités et d’inclusivité dans l’industrie. J’ai participé à un dispositif d’accompagnement cette année. Avant de candidater, j’ai demandé si le programme était ouvert aux minorités de genre parce qu’il s’appelle « Rappeuses en liberté ». J’avais peur d’être finaliste et d’être mégenré [attribuer à une personne un genre qui ne correspond pas à son identité de genre] en me désignant comme « lauréate ». Le dispositif essaie d’évoluer vers un nom plus inclusif pour inciter tout le monde à participer.
Comment faire pour construire une industrie plus inclusive ?
Les maisons de disques doivent donner leur chance à des personnes transgenres et queers. Les artistes doivent laisser de l’espace sur leurs projets. De cette manière, on normalisera notre présence dans la musique et on pourra se développer puis créer une économie. Aujourd’hui, les seuls endroits où je performe sont des scènes politisées et ce n’est pas normal. C’est un travail sur le long terme, et j’invite toutes les femmes et les queers à se lancer. Il n’y a que de cette manière que l’on réussira à avoir notre place, nous aussi ! On peut commencer un cercle vertueux à partir du public. S’il nous soutient, les salles de concert accepteront de nous programmer et les labels de nous signer parce qu’ils auront la garantie de faire de l’argent.
Tu as sorti l’EP FA7 en mars. Est-ce un choix de ta part de n’avoir aucun featuring ?
J’ai beaucoup de mal à travailler avec d’autres artistes. Je me fais tout le temps mégenrer, ce qui me fatigue. Et puis, j’ai envie de donner de la force aux représentant·es de minorités de genre. Mais pour l’instant, il n’y a que des « big hommes cis » qui ont voulu collaborer avec moi, et ils ont déjà assez de lumière dans leur vie. Pour le prochain EP, j’aimerais collaborer uniquement avec des personnes issues de minorités. Je prépare aussi un ou deux featurings avec des femmes très talentueuses.
Que peut-on te souhaiter pour 2026 ?
J’espère pouvoir programmer une Boule Noire d’ici janvier et continuer à rester indépendant pour parvenir à autofinancer ma musique !