En cette journée du 7 juin, les drapeaux multicolores éclairent un ciel capricieux. Il est 15 h à La Courneuve et le cortège de la Pride des banlieues s’élance. Partout, des « Protect the Dolls » flottent dans les airs en écho aux revendications mondiales pour les droits menacés des personnes transgenres. Ce message, la rappeuse martiniquaise Jahlys s’en est saisie avant de monter sur scène ce soir-là : « Je commence ma performance par “Bad Barbie” en clin d’œil aux Dolls [le terme « dolls » est un mot utilisé au sein de la communauté LGBTQIA+ pour désigner les femmes transgenres] parce qu’il faut les protéger : c’est le message de cette Pride. »
À quelques mètres de la scène, la setlist de LY se dessine entre les potins et les cigarettes. Le rappeur ne nous cache pas sa fierté de performer cet après-midi : « Le milieu est fermé aux personnes queers. En tant que personne transgenre, je montre qu’il existe une place pour celleux qui ont envie de se lancer dans un milieu artistique. » Au premier rang lors de sa prestation, Hiro et sa bande rappent par cœur les paroles de leur artiste préféré. À la fin du concert, iel en débriefe : « Lorsque j’écoute LY, je me sens représenté et inclus par le message politique qu’il porte. Dans le rap français, il n’existe presque aucune représentation queer, contrairement aux États-Unis. »

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Historiquement, en France, difficile en effet de trouver des figures LGBTQIA+ dans le rap. Mais depuis plusieurs années, des rappeur·ses créent le terreau pour leur communauté : LALLA RAMI, THÉA, Theodora, ADÉS THE PLANET, Meryl, Dibby... En réalité, iels sont même plus nombreux·ses que dans l’imaginaire collectif. En mars 2025, le média Madame Rap recensait 54 profils queers dans le hip-hop en France, ce qui en fait le deuxième pays au monde avec le plus de rappeur·euses LGBTQIA+ derrière les États-Unis qui en comptent 224. Sa fondatrice, Éloïse Bouton, s’est donné pour mission de les mettre en lumière dix ans plus tôt : « Iels échappent aux radars des médias traditionnels et spécialisés, donc doivent tout faire par leurs propres moyens : manageur·euse, bookeur·euse, directeur·rice artistique... Ce qui peut aussi mener au burn out et à une incapacité à se professionnaliser. »
Un défi auquel LY a dû faire face avec son EP FA7 : « Je suis encore étudiant, et financer un projet coûte une blinde. Aujourd’hui, les seuls endroits où j’ai ma place pour performer sont des scènes queers ou politisées et ce n’est pas normal. Choisir de ne pas nous booker nous empêche de nous développer et de gagner de l’argent avec notre musique. Ce cercle vicieux nous maintient dans notre précarité. »
« Signer les personnes LGBTQIA+ est encore vécu comme un risque »
Et même lorsque les artistes sont programmé·es, iels font parfois face à un autre biais. « Les salles de concert et les festivals ne savent pas comment les promouvoir. Ils les fétichisent en jouant la carte du “rappeur gay” ou de “la rappeuse queer” qui performera à telle date », insiste Éloïse Bouton. Celle qui a longtemps écrit pour de multiples revues avant de créer Madame Rap estime que cette perception est due à un « entresoi » de la part du milieu artistique : « Il me fallait tout le temps démontrer que ce ne sont pas des sujets de niche. Les rédactions sont peuplées de journalistes blancs, parisiens, hétéros et de plus de 50 ans qui ne voient que par leur prisme. Et lorsque d’autres sont plus ouverts à la discussion, cela restait des papiers ponctuels, toujours traités de manière exotique en laissant entendre que ce sont des cas isolés ou bien une curiosité à découvrir », se rappelle-t-elle.

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Les concerné·es sont ainsi réduit·es à leur sexualité ou à leur genre. De quoi les mettre mal à l’aise, comme le confirme LY : « Quand on m’invite quelque part, je ne sais pas si c’est pour valider un quota ou si c’est uniquement pour parler de ma transidentité. L’attention est constamment détournée sur le genre, c’est fatigant. J’ai interprété un freestyle sur la chaîne d’Ibé et 99 % des commentaires se demandaient si j’étais une fille ou un garçon. Je veux être LY, je veux qu’on écoute ma musique. Je suis encore en train de me battre à ce sujet. » Autre cheval de bataille : pousser l’industrie à investir. Éloïse Bouton l’assure : « En France, il y a de l’argent à disposition, mais signer les personnes LGBTQIA+ est toujours vécu comme un risque. » Auprès du magazine Têtu, Meryl avait expliqué en être consciente : « Je suis une femme, je suis noire, je suis antillaise, j’aime les filles... Quand tu me vois, tu te dis que je ne te rapporterai jamais d’argent ! »
Ces a priori obligent à redoubler d’efforts pour faire valoir ses qualités : « Je travaille tous les jours parce que la compétence va au-delà des étiquettes. J’espère qu’on retiendra surtout que j’étais une grande artiste avec des hits », avait ajouté Meryl. Sheng, dont la tournée n’a pas cessé depuis la sortie de son album J’SUIS PAS CELLE 非你所想, en sait également quelque chose. Elle se souvient avoir reçu des « remarques voilées » de la part de son entourage lorsqu’elle a commencé à évoquer sa bisexualité dans ses textes : « On m’a tout de suite dit que je me placerais dans une niche. On m’a demandé si je n’avais pas peur de perdre mon public car je parle de mecs puis de meufs. Un peu comme si je devais me décider entre l’un et l’autre. Mais je ne vais pas m’interdire d’en parler pour devenir mainstream. » Loin de jeter la pierre au rap, elle martèle : « Le genre n’est pas homophobe. En revanche, l’homophobie chez ses actrices et acteurs existe et empêche des artistes queers et marginalisé·es de s’intégrer complètement. »
Une société LGBTphobe « qui tend vers le fascisme »
« La société est homophobe et participe à l’invisibilisation de cette scène », abonde la rédactrice en chef de Madame Rap. Selon Sheng, le contexte politique actuel de notre pays n’arrange rien : « Aujourd’hui, on tend énormément vers le fascisme. On coupe les aides aux associations LGBTQIA+, on tabasse des mecs qui se tiennent par la main dans la rue. Le milieu de la musique n’est pas imperméable à ces tendances. » D’après les données de l’Observatoire des inégalités, le nombre de crimes et délits homophobes et transphobes a triplé depuis 2016 avec plus de 3 000 actes recensés en 2024.
Malgré une banalisation de la haine inquiétante, LY est convaincu que le public peut faire changer les choses : « On peut lancer un cercle vertueux. S’il donne de la force et se déplace, les maisons de disques n’auront pas d’autre choix que de nous signer. De cette façon, nous pourrons ouvrir des portes. » Éloïse Bouton, elle, se montre moins optimiste : « J’ai l’impression que les auditrices et auditeurs en parlent déjà autour d’elleux. Si ce sont des personnes déjà marginalisées elles-mêmes, peut-être que leur voix est moins entendue. » D’autant plus que, face aux projecteurs, les artistes ne sont pas logé·es à la même enseigne.

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« Que le hip-hop français devienne bisexuel » - DIBBY
« Sur la scène musicale, iels sont exposé·es aux mêmes dangers que dans la vie quotidienne. Par conséquent, les hommes gays pouvant être, par exemple, très efféminés ou jouer sur cette dualité de genre vont particulièrement être la cible de violences », avance Éloïse Bouton. Dans son dernier rapport sorti en mai 2025, l’association SOS homophobie relevait que 55 % des agressions LGBTphobes étaient gayphobes et 23 % étaient transphobes. « Et c’est pareil dans le rap : ils sont désignés comme des hommes dévirilisés », précise la rédactrice en chef de Madame Rap. De son côté, le rappeur suisse Dibby n’hésite pas à se réapproprier ces préjugés avec des titres ouvertement provocateurs tels que « DEEP THROAT », « NO HOMO », « POPPERS » ou bien « PÉDÉ » sur lequel il reprend l’instrumentale de « Repose en paix » de Booba.
Comme un affront à celui qui a déjà été épinglé pour des propos homophobes et transphobes à plusieurs reprises, Dibby lance plein d’egotrip : « Ici y a qu’une marée, et elle est arc-en-ciel, que le hip-hop français devienne bisexuel ». Ou encore : « P-E- D-E, j’dérange, trop mal à l’aise, j’pe-ra mieux qu’eux ». En janvier 2025, dans un entretien accordé au magazine suisse 360°, il expliquait : « Avant de connaître quoi que ce soit de mes attirances, je savais que j’aimais le rap. Lorsque j’étais petit, j’arrivais à me reconnaître dans les textes de Diam’s ou de Booba. Alors quand je me suis découvert comme queer, ça a fait un clash un peu chelou. J’en suis venu à me demander si je ne devais pas arrêter de faire du rap, parce que je n’avais plus ma place. Et puis je me suis dit : “Prends les codes du rap, prends ce que tu as appris avec les grands du quartier, et rappe ta réalité à toi.” »
« Normaliser notre présence dans le rap »
Du côté des rappeuses queers, si elles sont davantage admises, la violence à leur égard est parfois plus sournoise. « Elles vont souffrir d’invisibilisation ou de négation de leur identité, de leur orientation et de leur sexualité », éclaire Éloïse Bouton. Quand Theodora fait un clin d’œil à « une p’tite Pauline » qu’elle aurait « déjà vue la veille », dans le refrain de « KONGOLESE SOUS BBL », l’allusion à sa bisexualité n’est pas évidente pour toustes.
Auprès de Têtu, la Boss Lady avait lancé : « À croire que des gens découvrent encore la bisexualité en 2025 ! Surtout que ce n’est pas la première fois que je parle de raclis. » Si d’autres artistes comme elle assument ouvertement leur queerness, le sujet ne semble pas avoir d’incidence sur leur visibilité. LY fait remarquer : « Le public ne fantasme pas de la même manière sur un homme ou une femme queers. Les femmes sont davantage acceptées bien que, parfois, leurs auditeur·rices puissent être homophobes ou transphobes. Finalement, iels apportent un soutien très malsain. »

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Malgré des évolutions encore lentes dans l’industrie musicale, la communauté LGBTQIA+ parvient déjà à se faire une place par ses propres moyens et sa propre voix. Pour l’optimiste Sheng, certains profils donnent espoir : « Theodora a un gros pouvoir d’influence et l’utilise à bon escient. Elle visibilise les personnes bi et, par extension, le milieu queer. Elle participe à normaliser notre présence. » Mais comme le rappelle LY, « ce travail reste collectif ».
Un discernement auquel Ptite Soeur fait d’ailleurs mention lorsqu’elle s’adresse à celleux qui l’écoutent sur le titre « PUKE SOMETHING » issu de PRETTY DOLLCORPSE : « Brisez l’pattern, bande de zgegs. Transformez la boucle en spirale ascendante. » De son côté, la rédactrice en chef de Madame Rap compte bien poursuivre le travail entamé il y a dix ans pour visibiliser les artistes queers : « Tous ces profils amènent de nouvelles tendances musicales, vestimentaires, du style et des influences. Iels sont souvent au croisement de luttes, de discriminations, mais ont aussi plein de facettes. Et tout ça se reflète dans leur musique. Malgré notre époque actuelle, j’y crois. »