« Rendons aux queers l’audace vestimentaire que le rap leur a arraché »

  • Écrit par Dibby, rappeur
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L'année 2025 était un moment de célébration, dix ans après douze mois monumentaux de rap français. « Mosaïque » avait même choisi de rendre hommage à 2015 dans son premier numéro de l'année. Mais à la lumière de notre époque, certains textes et imageries se doivent d'être appréhendés autrement. De son côté, Dibby, rappeur de 29 ans, n'écoute plus « A7 » de la même façon face à la perfusion de gimmicks homophobes. Avec le recul, le Suisse pointe aussi du doigt la façon dont SCH, comme d'autres artistes, s'est réapproprié le vestiaire gay, tout en invisibilisant la communauté LGBTQIA+.

« Cette année, on a fêté les dix ans d’une mixtape qui a marqué le début de ma vingtaine, A7 de SCH. À ce moment-là de ma vie, le rap était en train de changer. Je finissais mon diplôme d’employé de commerce et je prévoyais de me lancer vers des études de design mode. J’aimais le rap américain (j’adorais Kanye West qui teasait The Life Of Pablo), et je traînais avec un groupe de garçons qui écoutait beaucoup de rap français avec des textes souvent homophobes. En étant avec eux, je cherchais un sentiment d’appartenance parce que je manquais cruellement de confiance en moi. Et il ne fallait absolument pas qu’ils sachent que j’étais peut-être gay, ou qu’ils aient un doute, parce que j’étais persuadé qu’ils n'allaient plus vouloir traîner avec moi.

Rappeur Dibby avec des lentilles bleues

© AT5_VISUAL

Un soir, ils m’ont fait découvrir SCH, avec le morceau "Massimo". J’ai d’abord été intrigué par la voix, les paroles, mais aussi par l’image. Quand A7 est sorti, j’ai tout de suite été fan, j’avais acheté le CD à la Fnac et j’avais commencé à me laisser pousser les cheveux. J’aimais beaucoup son personnage audacieux, mêlant des lyrics crus avec une esthétique léchée, un bon goût indéniable, une part de féminité assumée dans le choix des vêtements et dans la gestuelle. À tel point qu’on ne se posait pas vraiment la question de ce que cet ovni pouvait être.

Et puis, il y a un an, j’ai réécouté la mixtape et j’ai été outré par le nombre de “pédé” et de “pédéraste” prononcés sous forme de gimmicks, et par les paroles homophobes comme la plus connue : “Papa me reniera jamais, j’suis ni flic, ni pédé”. Au-delà de ça, je me suis aperçu de la banalisation, dix ans en arrière, comme si ça n’avait choqué personne. Même moi, qui étais encore perdu dans ma sexualité, je ne l’avais pas remarqué.

Toute l’imagerie de SCH a aussi été bâtie sur des codes vestimentaires qui n’étaient pas acceptés dans le rap à la base : cheveux longs lissés au fer, skinny jeans, blazer slim avec rien en dessous. À cette période, beaucoup d’autres rappeurs hétérosexuels cisgenres jouaient sur des signes plus “féminins” ou “queers” au niveau du look car cela alimentait la controverse. Jupes ou robes comme sur la cover de l’album JEFFERY de Young Thug. Vernis à ongles, crayon sous les yeux, pantalons très serrés, grandes boucles d’oreilles, couleurs extravagantes... Dans tout cela, où se situe l’homme gay ? Où se situent les personnes queers qui restent encore des clichés auxquels les rappeurs ne veulent pas être associés ?

Quand on leur demande d’où ils tiennent leurs inspirations pour leurs styles, beaucoup utilisent le terme “rockstar”, sans qu’aucun n’utilise le terme “gay” qui sonne péjoratif. Certains éléments du vestiaire féminin sont même considérés comme "cool" quand ils sont portés par un rappeur hétérosexuel cisgenre. En revanche, lorsque des personnes queers les utilisent dans la rue, elles sont en proie à de la persécution.

rappeur dibby torse nu portant une veste à épaulettes rouges

© AT5_VISUAL

Briser les codes du gangsta rap en utilisant des codes féminins ou queers est une chose, mais cela reste de l’ordre de l’imagerie. Quelle importance accorde-t-on à celles et ceux qui les utilisent pour afficher fièrement leur identité ? Malgré quelques avancées, les mentalités restent fermées à la communauté LGBTQIA+. J’écoute toujours A7 et je suis toujours fan de SCH car je pense – ou du moins j’espère – qu’il n’était pas totalement conscient de ce qu’il disait à l’époque, comme moi en tant qu’auditeur. Pour ce qui est de la mode, rendons aux personnes queers l’audace que le rap leur a arrachée. Être queer, c’est aussi être cool. Être “gangster”, ce n’est pas seulement jouer.

Retrouve cet article dans le numéro 12 de Mosaïque N°12 - PACK OR Découvrir