Entrer dans la tête de Waxx, c’est comme pousser la porte d’une chambre d’adolescent qu’on n’aurait jamais vraiment rangée. Les souvenirs s’empilent, débordent des étagères, se coincent entre les guitares, les étuis en cuir et les médiators. Au pied de sa tisane fumante, son téléphone clignote sans cesse au rythme des notifications WhatsApp. Dans les bureaux de son label, il parle rapidement, déroule les anecdotes, bifurque, revient en arrière. « C’est toujours comme ça, ça va vite, sourit-il. Mais j’enchaîne les projets et je travaille toujours avec des gens formidables. » Depuis ses débuts, Waxx préfère la chaleur du collectif et les destins liés. Enfant du 10e arrondissement de Paris, il grandit dans un environnement où le basket est une affaire de famille. Ses deux parents ont joué à la balle orange et l’ont inscrit très tôt en club. Il se revoit encore sur les terrains extérieurs de la Grange-aux-Belles pousser la balle au rythme du boom bap craché par les ghetto-blasters. « J’étais dans un quartier très hip-hop. Il y avait des rappeurs, des breakers, des tagueurs. On croisait parfois MC Solaar et Bambi Cruz. Mes premiers souvenirs sont liés au rap », se remémore-t-il, avant d’avoir un flash. Celui d’une rare séance de cinéma à Châtelet avec son père pour aller voir Les Tortues Ninja. La bande originale rassemblait MC Hammer et toute une génération de rappeurs américains « qui n’ont jamais percé ». « En sortant, on a filé à la Fnac et on est tombés sur la cassette du film. Je l’ai supplié de me l’acheter ! Je l’ai écoutée en boucle et je connais encore tout par cœur », souligne-t-il.

© Lia Goarand / Mosaïque Magazine
Aficionado de la première heure, le grand barbu est resté un passionné de rap français et nous glisse sans hésiter le nom de ses coups de cœur du moment. « Je me suis pris l’album de Ptite Sœur, j’adore okis, et j’ai vu passer 2L qui a l’air d’avoir beaucoup de talent, même si je n’aime pas beaucoup Nouvelle école ! » lance-t-il taquin. Si pour lui la musique n’a jamais été une question, c’est aussi parce qu’elle a bercé son domicile familial. Son père, d’origine arménienne, baigne dans la folk et les grands noms anglo-saxons : Bob Dylan, les Beatles ou les Rolling Stones. Parfois, il attrapait une guitare pour jouer avec ses amis. Waxx regardait, sans avoir le droit d’y toucher. « Le jour où il a rapporté une guitare électrique, c’était Excalibur », se souvient-il. Le déclic se produit en primaire, à l’école Eugène-Varlin. La maîtresse projette Retour vers le futur et le jeune écolier découvre Marty McFly, guitare en bandoulière. « Quand je l’ai vu jouer, je me suis dit : “Waouh, la guitare, c’est vraiment ça” », chuchote-t-il. Puis il y a eu MTV, les clips en boucle, le choc de « Smells Like Teen Spirit » de Nirvana, un reportage sur Guns N’ Roses... À 11 ans, il comprend que ce sera ça. Pas rappeur. Pas chanteur. « J’étais trop nul en français alors je me suis dit que ce serait guitariste ! »

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« Devenir musicien sans passer par la théorie »
Pour se démarquer, Waxx est stratégique, il sait, grâce aux petites annonces punaisées aux murs de son collège, que tous les groupes de l’époque cherchent un bassiste. Alors le jeune artiste en herbe demande l’instrument pour Noël et sa mère lui offre « la moins chère du monde », une James Spirit payée « moins de cent francs ». « J’ai passé des heures et des heures à m’entraîner. C’était comme un jeu vidéo, il fallait que je craque le code. Je voulais prouver qu’on peut devenir musicien sans passer par la théorie et apprendre à jouer AC/DC au plus vite ! » raconte l’autodidacte qui a fui les cours de solfège de la MJC pour se réfugier dans les tablatures. Après avoir obtenu – non sans mal – son baccalauréat grâce aux efforts de sa « brillante » copine de l’époque, il file ensuite dans un studio pour devenir un stagiaire « un peu exploité ». Le jeune travailleur sert le café le jour, puis profite du matériel la nuit pour apprendre à produire et à enregistrer. Il finit par investir la moitié de son épargne dans du matériel pour transformer le sous-sol de la maison familiale en studio. Sans savoir que des années plus tard, les plus grandes stars internationales – « de will.i.am à Sting » – passeront la porte.
C’est aussi dans ce studio qu’il allume une webcam avec son compère Naosol pour lancer l’émission Naowaxx sur Dailymotion, invitant des artistes comme Orelsan, Pony Pony Run Run ou Skip the Use. Malgré le succès, le duo arrête, faute de temps. La fin du programme entraîne Waxx vers d’autres horizons. Et c’est en rentrant d’une longue virée à Los Angeles pour produire une élève sortante de la Star Academy qu’il se prend YouTube « en pleine face » et voit exploser les vues de la chaîne de PV Nova, un musicien devenu un ami sur la route. Pour prendre le virage Internet, les deux hommes trouvent la bonne formule et proposent à Canal+ de recréer le format de Naowaxx World, version 2.0. Proposition acceptée. Le Before du Grand Journal finance ce qui deviendra Le Comité des reprises, toujours tourné dans le sous-sol de Waxx.

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L’art de la reprise
Aloe Blacc, Orelsan et Gringe, Oxmo Puccino... Le Comité cartonne mais prend fin en 2016. Le guitariste, lui, continue de produire dans l’ombre. Il rencontre Pomme, commence à travailler avec Ben L’Oncle Soul, enchaîne les concerts et sort son album solo. « C’est là que je me suis aperçu de la galère de la promo. C’est toujours la même chose, on te maltraite, on te fait réagir à l’actualité et on te demande de faire un live de deux minutes en fin d’émission... Ce constat m’a donné envie de lancer mon truc avec le musicien C.Cole. Une nouvelle émission pour redonner de la place aux artistes et où on parle seulement de musique. » Fanzine est né ! Sur ce format inédit, les invité·es reprennent des morceaux qui ont compté pour eux. Selon Waxx, la reprise est ce qu’il y a « de plus fort » : elle crée un terrain commun, permettant de juger plus facilement la valeur d’un·e chanteur·euse inconnu·e. Il se souvient notamment d’A2H réinterprétant « La vie ne vaut rien » d’Alain Souchon aux Francofolies de La Rochelle : « Personne ne le connaît en entrant, tout le monde demande son nom en sortant. » Parmi les reprises qui l’ont marqué : « Hotline Bling » de Drake par Pomme, Amy Winehouse revisitée par Chilla ou Sniper s’attaquant à « Mexico » de PNL : « Un lien logique », selon lui.
Ce plaisir, Waxx l’a prolongé avec Étincelle et Étincelle 2, deux disques sur lesquels les artistes reprennent le morceau qui leur a fait aimer la musique. En studio, les moments sont parfois suspendus. Les larmes de Juliette Armanet sur « Parce que c’est toi » d’Axelle Red, ou MC Solaar réinterprétant « Mistral gagnant » de Renaud. « C’est un poète qui en reprend un autre. L’un de mes héros qui accepte mon invitation. Je fais ces albums pour vivre ça, c’est presque égoïste de ma part. » Aujourd’hui, celui qui officie également sur RTL2 a une guitare à son nom, un livre, une BD, deux Olympia sold out et un rôle sur le grand écran à venir. De quoi le rassasier ou presque : « Je faisais ça à 20 ans, j’en ai 41. Si à 64 ans je fais toujours pareil, je signe tout de suite ! J’ai trouvé ma place. »